Claude Rossetti
Résumé
Le 26 novembre 1903, les époux Dumas comparaissent devant la cour d’assises de la Haute-Garonne, accusés d’avoir tué leur gendre lors d’une violente dispute. L’affaire pourrait paraître banale sauf que l’avocate de la défense s’appelle Marguerite Dilhan, première femme à oser affronter cette juridiction. La presse s’empare de cet évènement sans précédent et publie de nombreux comptes rendus sur le déroulement du procès. Tout au long de l’audience les tribunaliers décrivent la façon dont cette pionnière a fait face au discours ambiant, stéréotypes et poncifs misogynes dominants qui ont accompagné les femmes lancées à la conquête de l’avocature, les motifs invoqués pour justifier leur incongruité dans les prétoires et plus particulièrement aux assises, territoire masculin synonyme de pouvoir et de virilité.
Premier succès inaugurant une brillante carrière dans le barreau toulousain, Marguerite Dilhan a su s’affranchir des préjugés genrés en battant en brèche l’adage qui veut que la femme reste cantonnée à la défense de la veuve et de l’orphelin, permettant ainsi aux avocates d’investir un nouveau champ et de conquérir une nouvelle légitimité.
Plan
I – Impressions d'audience
II – La parole est à Me Le Gall et Me Lacaux
III – La parole est à Me Dilhan
Pour citer cet article
Référence électronique
Rossetti Claude, “Le procès Dumas : « Mlle Marguerite Dilhan, vous avez la parole »", Revue de l’Association des Jeunes Chercheurs de l’Ouest [En ligne], n°6, 2026, mis en ligne le 5 octobre 2026, consulté le 5 octobre 2026 à 18h53, URL : https://ajco49.fr/2026/10/05/le-proces-dumas-mlle-marguerite-dilhan-vous-avez-la-parole
L’Auteur
Claude Rossetti
Titulaire d’un master en histoire contemporaine, parcours « Histoire du genre », obtenu à l’Université Toulouse-Jean Jaurès en 2025, Claude Rossetti a rédigé un mémoire intitulé Robe sur Robe : Marguerite Dilhan (1876-1956) au prisme de la presse. Actuellement, elle prépare un doctorat sur l’histoire genrée des femmes pénalistes de 1900 à 1940, sous la direction de Sylvie Chaperon.
Droits d’auteur
Tous droits réservés à l’Association des Jeunes Chercheurs de l’Ouest.
Les propos tenus dans les travaux publiés engagent la seule responsabilité de leurs auteurs.
Troisième femme en France à prêter le serment d’avocat en 1903 après Olga Balachowsky-Petit et Jeanne Chauvin en décembre 1900, seule avocate pendant douze ans au barreau de Toulouse, première femme ayant plaidé devant un conseil de guerre, Marguerite Dilhan est aussi la première à avoir affronté la cour d’assises. Pourtant l’histoire semble ne pas avoir retenu son nom. L’historiographie sur cette avocate toulousaine n’est pas très riche à l’instar des études sur les femmes avocates qui reste encore aujourd’hui un parent pauvre dans les thématiques de recherche. Les initiatives en histoire du droit menées sur les femmes juristes et sur les questions de genre sont encore timides. La création du programme REGINE et des publications de l’ANR-HLJPGenre ont permis de lancer ce type d’études et les premiers travaux datent de 2000[1]. La sociologie du travail a commencé également à s’intéresser aux processus de féminisation des métiers, et notamment des professions judiciaires[2], en tant qu’objet légitime, aux enjeux qu’ils soulèvent et des travaux historiques voient peu à peu le jour mais restent centrés principalement sur le barreau de Paris[3].
Si quelques ouvrages et articles[4] mentionnent le nom de Marguerite Dilhan parmi les pionnières, aucun ouvrage scientifique ne lui est exclusivement consacré. Elle n’a pas accordé d’interviews, n’a pas écrit et on possède peu de documents[5] pour retracer son parcours en dehors de la presse. Témoins et acteurs de l’époque, la presse, devenue le média le plus important dès 1870[6], permet d’étudier la façon dont Marguerite Dilhan a été accueillie, représentée et appréhendée. Elle décrit aussi le discours ambiant et les représentations répandant et nourrissant les préjugés dominants[7] qui ont accompagné les premières femmes lancées à la conquête de l’avocature, les motifs invoqués pour justifier l’incongruité de leur présence dans les prétoires. Les arguments invoqués face à cette nouvelle concurrence sont d’abord d’ordre judiciaire mais surtout extra judiciaire, biologiques et naturalistes, basés sur une spécificité féminine et son infériorité naturelle, sur ses caractéristiques anatomiques et psychiques, sur son incapacité intellectuelle et juridique, incompatibles avec la fonction d’avocat. Un nombre considérable de qualificatifs lui sont accolés, inséparables de la nature féminine, moyens pour les hommes d’exclure la femme de l’espace public : trop bavarde, trop sensible, trop nerveuse, trop émotive, indigne de confiance… L’avocature est une profession réservée aux hommes et la place naturelle des femmes se trouve au foyer conjugal. À ces propos misogynes s’ajoutent des stéréotypes spécifiques et exacerbés rencontrés dans les prétoires des cours d’assises, territoire jalousement gardé par les hommes. C’est la juridiction la plus représentative d’un espace viril par excellence où les codes sont masculins, où le modèle de ténor du barreau est le plus accompli, où l’on glorifie sa carrure, sa prestance, son courage et son endurance.
Cette étude du procès Dumas repose sur le dépouillement de périodiques effectué dans quatre bibliothèques numériques : Gallica, Retronews, Rosalis et Marguerite Durand. Le corpus qui couvre ce procès totalise 53 titres, mais ce nombre important n’entraine pas pour autant la production d’une masse d’informations variée et différente car on retrouve d’un journal à l’autre des textes identiques, les chroniqueurs s’appropriant l’article d’un autre, soit en le copiant intégralement, soit en le publiant avec quelques modifications minimes[8]. Sur ces 53 articles exploités pour analyser le procès Dumas, la majorité sont courts et redondants et seuls La Dépêche, Le Télégramme et L’Express du Midi, 3 journaux d’Occitanie, consacrent le plus de place à cette affaire dans leurs colonnes et publient les comptes rendus les plus longs. Ils s’enorgueillissent de cet événement sans précédent dont ils revendiquent la primauté toulousaine et savent que ce procès va susciter un grand intérêt de la part de leurs lecteurs et leur chronique lue et commentée avec attention.
Impressions d’audience
Dès le XIXe siècle, les Français se passionnent pour les procès et plus particulièrement pour les affaires jugées aux assises[9], affaires difficiles qui reposent entièrement sur les épaules des avocats, participent à leur réputation, leur reconnaissance, leur célébrité. À partir de l’Affaire Jean-Baptiste Troppmann en 1869, ouvrier accusé d’avoir assassiné huit membres d’une même famille, on assiste au développement d’une littérature judiciaire[10]. Redoutés par les avocats, les chroniqueurs, appelés tribunaliers, font et défont les réputations. Formant une corporation, ce sont eux qui décident du retentissement d’une affaire en médiatisant plus ou moins un procès et une plaidoirie publiée dans la presse peut entrainer d’importantes retombées. Plus qu’une simple restitution des débats, des réquisitoires, des plaidoiries et incidents, ils ont pour tâche de donner vie à une audience.
Le 26 novembre 1903 à 12h30 précises, l’avocate Marguerite Dilhan pénètre dans l’enceinte de la cour d’assises de la Haute-Garonne à Toulouse. Elle rejoint le banc de la défense pour plaider en faveur de Cécile Laynat, épouse Dumas, 62 ans, ménagère, accusée d’avoir avec son mari, sabotier, tué son gendre, Paul Gouzy, à coups de couteau lors d’une querelle plus violente que les autres. Inculpés dans un premier temps de meurtre puis de coups et blessures ayant entrainé la mort, tous deux protestent de leur innocence. L’audience, sous la présidence de M. de Parade, de l’avocat général Le Gall et des avocats de la défense, Me Lacaux et Me Dilhan, va durer 8 heures. Destinée selon la mentalité quasi générale à être vaincue d’avance dans une lutte inégale avec les hommes, Marguerite Dilhan va-t-elle s’en sortir victorieuse ?
La presse rappelle que si cette affaire est peu palpitante, elle a néanmoins fait déplacer la foule en vertu du caractère exceptionnel d’un des avocats. Pour la première fois dans la juridiction française, on assiste aux débuts d’une femme, qui plus est jeune stagiaire, devant une cour d’assises. La majorité des journaux saluent son courage, la première avocate « à avoir cet honneur[11] » et qui « ose affronter les émotions de la cour d’assises[12] ». Ils rappellent que Jeanne Chauvin et Olga Balachowky-Petit, qui l’ont devancée à la barre, ont seulement plaidé devant les tribunaux correctionnels[13], s’en tenant « aux consultations de cabinet ou aux débats calmes du Tribunal civil[14] ». Comme pour tout procès sensationnel, un public nombreux se presse aux portes du tribunal bien avant l’heure de l’audience, « une curiosité un peu indiscrète le pousse à assister aux débuts oratoires de Mlle Dilhan[15] » et l’armée, notamment un piquet d’infanterie, a été appelée pour renforcer la sécurité, garder les différentes issues et les couloirs du palais. À audience exceptionnelle, auditoire exceptionnel. Dans la salle des assises, des places sont réservées comme pour une première théâtrale. « C’est le Tout-Toulouse des premières[16] ». Le monde du palais est au complet et les meilleures places sont attribuées aux privilégiés : avocats de renom, stagiaires, avoués, magistrats, journalistes mais aussi à un grand nombre de femmes de rang social élevé qui viennent voir dans cette affaire l’une des leurs.
Observateurs attentifs, les chroniqueurs judiciaires dressent habituellement le portrait des accusés mais aussi de leurs avocats et jugent de leur talent. Cet art du portrait est essentiel pour captiver le lecteur et lui faire partager les impressions d’audience. Si aucun journal ne prend la peine de portraiturer Me Lacaux, défenseur de François Dumas, en revanche tous accordent une attention particulière à la description de Marguerite Dilhan, certains illustrant leur papier d’une photographie ou d’un dessin de l’avocate, portrait en pied où elle pose en robe d’avocat, et qui deviendra la représentation la plus diffusée tout au long de sa carrière dans la presse.
Appelée indifféremment Me, Maître, Mlle, avocat ou avocate, les journalistes décrivent par le menu son physique et en font un portrait plutôt flatteur. Ils précisent qu’elle est « de taille moyenne, bien prise, elle possède une physionomie mobile, expressive ; son regard est clair, droit, franc [17]». La Dépêche la campe encore plus minutieusement :
« Mlle Marguerite Dilhan, très crâne, très jolie surtout sous la toge d’hermine qu’elle porte fort coquettement, la toque gentiment posés sur des cheveux châtains abondants […] Avec son faux-col droit légèrement cassé aux pointes qui émerge de la toge et met en valeur la longue cravate blanche plissée de l’avocate, la jeune débutante a bon air[18] ».
En attendant le début de l’audience, elle paraît assez sereine et son attitude est jugée professionnelle :
« Mlle Dilhan, qui paraît se soucier fort peu de l’ardente curiosité qui pèse sur elle, collige attentivement ses notes et vérifie, ayant seulement un peu de rose aux joues, l’état des renseignements que son confrère et elle ont puisés dans la procédure […] et il n’apparaît pas que ce soit avec un « trac » trop visible qu’elle affronte ainsi tous les regards[19] ».
Seul le chroniqueur de La Gazette des tribunaux, peu convaincu, n’échappe pas aux réflexions salaces :
« J’ai souri tout d’abord en retrouvant, porté par une femme à la barre et dans un débat sérieux, ce costume d’avocat que les étudiants de ma génération m’avaient accoutumé de rencontrer qu’en des déguisements de bals costumés, et en encadrant des vertus aussi peu farouches que Suzanne, la fille de l’immortel Cujas[20] ».
Ensuite les journaux esquissent, plus ou moins succinctement, son parcours. Âgée seulement de 26 ans et encore stagiaire, tous s’accordent pour affirmer qu’elle a fait de brillantes études auréolées de succès, de l’école communale à la Faculté de droit de Toulouse, jusqu’à l’obtention de sa licence en 1902 et sa prestation de serment en 1903. Descendante d’une très honorable famille, ils rappellent sa condition d’orpheline à l’âge de 9 ans, son statut de chef de famille auprès de ses deux jeunes sœurs et ils louent son engagement dans les œuvres sociales de la ville.
Dans un second temps, les tribunaliers s’attardent sur les deux accusés, les scrutent et en dressent un portrait plus ou moins fidèle. Cette description est très importante car elle peut être l’occasion de bouleverser la représentation que le lecteur se fait des inculpés en les rendant plus ou moins sympathiques. Il ne s’agit pas seulement de saisir leur personnalité mais de donner, au delà des traits, une opinion en faveur de leur culpabilité ou de leur innocence, de justifier le bien-fondé ou non de l’accusation et ainsi de privilégier la thèse de la défense ou celle du parquet. Les journaux insistent sur le fait que les époux Dumas sont deux vieillards, « aux cheveux blancs, au visage ridé, au maintien tout à fait modeste. […] de vieilles gens qui ont l’air fort brave[21] », à l’air plausiblement innocent et qui n’ont pas la figure de deux criminels. Le mari « a l’air d’un paysan finaud mais point méchant […] et la femme a l’air triste et abattu[22] ». Tous deux semblent déconcertés de se trouver là et jettent des regards affolés. Ces portraits seront pourtant contredits dans la procédure lors des dépositions des témoins. Ils vont présenter l’époux Dumas comme un homme de mauvaise réputation, vindicatif et violent ; quant à la femme Dumas, tous ses voisins semblaient la redouter et la fuir.
La parole est à Me Le Gall et Me Lacaux
À 13 heures, la cour fait son entrée et après lecture de l’acte d’accusation, les débats commencent. L’interrogatoire des deux accusés est suivi du défilé interminable des témoins. L’Étendard précise, dès cet instant, que Marguerite Dilhan « a discuté pied à pied avec un bel esprit d’à-propos les charges des témoins, et n’a témoigné d’aucune émotion au cours des débats préliminaires[23] ». La Dépêche prend soin de rappeler les questions pertinentes qu’elle a posées au médecin légiste puis au commissaire de police pour contrecarrer l’accusation.
À 17 heures, la parole est donnée à l’avocat général Le Gall. Lors de son réquisitoire, il argue que Marguerite Dilhan va logiquement user de moyens propres à son sexe pour défendre sa cliente lors de sa prochaine plaidoirie.
« Il les met en garde aussi contre les séductions nouvelles qui s’ajouteront aujourd’hui à la puissance habituelle du raisonnement de la défense, séductions qui résulteront de l’imagination et des élans généreux d’une femme dont il loue galamment le courage et l’esprit et qui, femme, viendra leur demander l’acquittement d’une femme[24] ».
Il déploie un argumentaire pour le moins misogyne mais fréquent à l’époque et déjà souligné dans les débats parlementaires en 1899[25] lors de la campagne menée par Jeanne Chauvin pour l’accession des femmes au barreau : celui de la figure de la femme séductrice et dangereuse qui se cache sous sa robe d’avocat. Pour discréditer sa consœur, le ministère public prévient le jury qu’elle va user non seulement de ses charmes mais aussi d’accents larmoyants pour le rallier à sa cause. Son inquiétude face à cette nouvelle concurrence ne réside pas dans le fait d’affronter une adversaire compétente et professionnelle mais dans le fait qu’elle appartient au sexe faible et que, tout naturellement, elle va jouer sur le registre de l’émotion, usant de cette arme pour faire pencher la balance en sa faveur.
« Aujourd’hui, c’est une femme qui se présente pour la défense d’un des principaux accusés et il est à prévoir qu’elle saura trouver des accents particulièrement touchants pour arracher aux jurés un verdict d’acquittement[26] ».
Pourtant cette stratégie, considérée par Me Le Gall comme l’apanage féminin, n’a rien de novateur. Au XIXe siècle, les avocats d’assises sont souvent surnommés les « techniciens du sanglot[27] » à l’exemple de Charles Alexandre Lachaud traditionnellement considéré comme l’avocat d’assises par excellence. Ses plaidoiries étaient caractérisées par une dimension sentimentale, voire pathétique, et l’émotion que Lachaud savait susciter chez les jurés a été à l’origine de nombreux acquittements. Cette stratégie, soit disant féminine, repose sur un second argument. L’imaginaire misogyne de la société a construit une représentation des femmes qui les écartent des études de droit, et donc du métier d’avocat, en affirmant que l’esprit juridique serait exclusivement masculin. Inaptes aux réflexions, dotées d’un raisonnement juridique défaillant, les femmes seraient incapables de trouver des arguments juridiques pour défendre une cause et seraient forcées d’utiliser d’autres moyens pour convaincre le jury. Sous couvert de cet argumentaire, les hommes entendent défendre le privilège de leur sexe qui lui réserve depuis des siècles l’accès exclusif à la profession d’avocat, synonyme de pouvoir, de puissance, mais aussi de virilité. L’avocat est associé à un « guerrier du droit[28] » qui descend dans l’arène judiciaire. Son arme est la parole et les plaidoiries sont un combat. Ces reproches et sarcasmes évoquent aussi une certaine inquiétude face à cette concurrence d’un nouveau genre et potentiellement dangereuse.
À 18 heures, Me Lacaux, jeune défenseur de François Dumas, prend la parole à son tour. Après avoir achevé sa plaidoirie, il adresse ses souhaits de bienvenue à Me Dilhan au nom de ses confrères du barreau toulousain et la « présente en excellents termes aux jurés[29] ». Il se félicite de cette nouvelle recrue tout en lui prédisant pour ses débuts un véritable succès et une brillante carrière que ses résultats à la Faculté lui permettent d’escompter, rappelant ainsi au jury ses prestigieuses études et son excellente formation juridique. Cette bienveillance à l’égard des avocates de la part de leurs pairs est une pratique courante à l’époque dans les tribunaux, sorte de tradition que l’on retrouve souvent lors des premières plaidoiries de femmes, marque de courtoisie et de galanterie. Me Lacaux rappelle ensuite l’action bienfaitrice de sa consœur envers les enfants de la victime. Tout comme l’avocat général, il use lui-même d’un autre stéréotype féminin, conforme à la nature du sexe faible, celui de la figure de la femme maternelle et « maternante », attentionnée et consolatrice auprès des enfants, mission féminine que Marguerite Dilhan accomplit malgré son métier d’avocat : « la jeune avocate, avant de solliciter le pardon de sa cliente, est venue personnellement en aide, dit-il, aux deux orphelins de l’infortuné Gouzy[30] ». Il espère sans doute ainsi renforcer une excellente image de Marguerite Dilhan, attirer la sympathie des membres du jury, les influencer et peut-être ainsi contribuer à faire réduire les peines encourues. Peut-être veut-il aussi aller à l’encontre d’un autre cliché misogyne produit notamment par la littérature populaire à succès, celui de l’image de la « Cerveline », véhiculée par la romancière Colette Yver[31] en 1903. Elle décrit des figures féminines de la jeune femme instruite, « tout en cervelle », adeptes de la raison pure et ambitieuses, monstres insensibles auxquelles le cœur semble faire défaut, qui vont à l’encontre de leur vocation naturelle et de l’ordre social.
La parole est à Me Dilhan
Après une suspension d’audience, la cour donne la parole à Marguerite Dilhan. La presse reconnait que sa tâche est ardue car, des deux accusés, sa cliente parait la plus sérieusement compromise. En effet, après leur violente dispute, Gouzy, affirme à un voisin puis à deux agents de police que c’est sa belle-mère qui lui a porté cinq coups de couteau, avant de succomber à ses blessures. Après avoir remercié ses confrères, l’avocate commence sa plaidoirie. Les chroniqueurs valorisent sa parole, louent sa gestuelle, saluent son talent et sa force de conviction, mais aussi insistent sur son éloquence. Car le problème capital qui se pose aux femmes plaidant aux assises est de savoir si elles seront capables de rivaliser avec l’éloquence dite virile des ténors du barreau. Pour l’avocat Henri Robert, surnommé « Le sorcier des Assises », « La plaidoirie demande une dépense d’énergie et une tension aussi grande qu’un dur assaut d’escrime[32] ». L’avocat Jean Appleton affirme que la plaidoirie au criminel obéit à certaines règles et aptitudes personnelles comme « la force persuasive individuelle, la faculté d’émouvoir, l’art spontané de saisir au vol les incidents d’audience et d’en profiter[33] ». Il est important d’établir entre l’avocat et le jury « une communication intellectuelle aussi étroite que possible ; l’avocat d’assises qui connaît son art se préoccupe avant tout de pénétrer le jury, de le tenir sous son regard, de le manier[34] ». Corollaire à l’éloquence, c’est la voix qui prime aussi dans les procès d’assises. « Le bon tribun est celui dont la voix est grave, virile, signe de contrôle et de pouvoir […] idéal à atteindre pour être crédible[35] ». Un lien direct s’établit entre la voix et la compétence. Pour Me Robert, « Parler et seulement savoir poser et conduire sa voix est le plus difficile et le plus passionnant de tous les sports[36] » et il précise que « Lire à haute voix est, on ne sait pourquoi, un effort épuisant. Sans compter la fatigue cérébrale et la dépense de force nerveuse[37] ». Jean Appleton recommande à tout avocat d’assises de s’attacher à perfectionner sa diction et confie que beaucoup de maîtres du barreau ont pris des leçons auprès de grands artistes dramatiques. « La voix doit être posée, mais il faut éviter avec grand soin la monotonie du débit[38] ».
Or, l’avocat toulousain Paul Duserm développe un argument qui sera largement repris par la suite et perdurera de nombreuses années : la voix féminine dessert la cause. On le retrouve sous la plume de Fernand Corcos dans son enquête Les avocates publiée en 1925 : « On reproche à la femme de ne pas savoir placer sa voix, de parler d’une voix de gorge, jamais d’une voix de ventre et qu’à cette habitude elle rencontre le double inconvénient de se fatiguer elle-même et de fatiguer l’oreille des auditeurs[39] ». Lors de la mort de Jeanne Chauvin, Le Progrès de Bel-Abbès rappelle qu’elle plaida peu : « Elle n’avait pas, d’ailleurs, les qualités de l’avocat, quoique très honnête personne : elle était petite et avait la voix grêle. Les effets d’audience lui étaient naturellement interdits n’ayant ni la voix, ni le geste[40] ». Marguerite Dilhan va, selon la presse, battre en brèche et balayer cet argument. Les journalistes louent sa « très généreuse éloquence[41] » et « sa voix bien timbrée et caressante[42] ». Si elle semble peu assurée au départ, elle prend vite de l’aplomb et ne se laisse pas envahir par l’émotion, bien au contraire.
« La voix un peu grêle d’abord, aux modulations de flûte, mais qui tout à l’heure résonnera plus gravement dans la salle devenue silencieuse et attentive, avec une belle ardeur, quand la chaleur du débit, assez bien posé, lui sera venue en aide. D’une voix nette et claire, d’une diction bien posée, d’une articulation parfaite, elle a débité une plaidoirie bien composée, bien équilibrée, faisant appel surtout à la raison et au bon sens[43] ».
Si la presse reconnait le charme de sa voix, son physique agréable, Marguerite Dilhan sait que ce ne sont pas des armes pour faire pencher la balance en sa faveur. Sa défense repose d’abord sur le fait notoire que Gouzy est un homme dangereux, habituellement violent et alcoolique, qui, rentré ivre chez lui, chercha querelle à sa femme et l’agressa brutalement. C’est pour la protéger que ses beaux-parents lui ont alors asséné des coups de couteau, acte de légitime défense et non crime prémédité.
« Les feuillets de sa plaidoirie sous les yeux, voilà la jeune avocate qui s’engage à fond dans la discussion du procès, argumentant contre l’accusation avec beaucoup de conviction, serrant de près sa controverse et concluant, scientifiquement et matériellement, à l’alcoolisme du malheureux gendre des époux Dumas pour expliquer les querelles qui précédèrent sa mort tragique, et cette mort, elle-même […] Sa conclusion est qu’on se trouve en présence d’un crime émotionnel, d’un drame où l’intention homicide ne se rencontre point, d’un malheur épouvantable, mais imprévu, d’une fatalité, en un mot, dont on doit absoudre les deux vieillards qui comparaissent devant le jury[44] ».
Tout en démontrant la faiblesse des arguments apportés par l’accusation, elle développe ensuite un second argument, dans le but de semer le doute dans l’esprit du jury quant au nom du coupable.
« Elle indique de suite aux jurés qu’un doute poignant se dégage des faits et que ce drame est enveloppé de mystère. Il n’est guère possible de savoir quel est le meurtrier. Il n’y a pas eu de témoins, peut-on dans ces conditions, rendre un verdict de condamnation. Me Dilhan emploie pour soutenir une pareille thèse un véritable talent et sa chaleur d’argumentations parait se communiquer aux jurés ?[45] ».
Décrite comme une avocate habile, son discours est jugé sobre et concis, cherchant moins à émouvoir les jurés qu’à les convaincre de la nécessité de l’acquittement pour sa cliente. Pendant toute sa plaidoirie, elle a su captiver la salle qui l’a écoutée attentivement jusqu’au bout. Paul Duserm, témoignant de cet événement en tant que chroniqueur à la Gazette des tribunaux du Midi, salue les qualités de la jeune avocate dans la joute oratoire et la solidité juridique de sa plaidoirie.
« Son intervention utile dans les débats, ses questions pleines d’à-propos, la contradiction des témoignages, soulignée de dépositions utiles, rien n’a été négligé. Enfin, la plaidoirie elle-même, fort logique, l’argumentation solide, le débit net, malgré la sonorité un peu grêle – voix de femme naturellement – ont prouvé que la jeune avocate pouvait aborder la barre[46] ».
À 20h15, le jury se retire pour délibérer, et un quart d’heure plus tard le verdict tombe : François Dumas est acquitté tandis que la cour condamne sa femme à seulement 18 mois d’emprisonnement. Marguerite Dilhan a gagné en partie sa cause.
Les chroniqueurs, quelque soit leur région et leur orientation politique, saluent les débuts de Marguerite Dilhan aux assises tout en lui prévoyant une brillante carrière dans le barreau à l’exemple du Télégramme : « Ce verdict constitue un succès pour la jeune débutante, qui a défendu une mauvaise cause avec une finesse et une puissance dialectique qui ont fait certainement grande impression sur les jurés[47] ». Le Président de la cour, une fois le verdict rendu, rend hommage à ses qualités de dialectique déployées lors de ce procès : « Vous n’avez pas complètement gagné votre cause, termine-t-il, avec un sourire bienveillant, mais vous vous consolerez en pensant que la justice a triomphé de l’éloquence[48] ».
Marguerite Dilhan a ainsi fait brillamment ses premiers pas devant la cour d’assises de la Haute-Garonne, applaudie par une presse bienveillante. Première femme à accéder à cette juridiction mais aussi première affaire défendue par cette jeune avocate stagiaire, les journaux paraissent admiratifs envers cette pionnière qui a su tenir tête aux critiques misogynes. Considérée comme une émule de Jeanne Chauvin, elle devient elle-même un exemple pour les avocates en s’affranchissant des préjugés genrés qui affirment l’inaptitude des femmes à s’occuper des affaires criminelles. Elle a ouvert un premier chemin mettant à mal l’adage qui veut que la femme avocate, trop sensible, reste cantonnée à la défense de la veuve et l’orphelin, aux tribunaux correctionnels, à certains contentieux, à la défense de petites affaires courantes « considérées comme sans grande importance[49] » dans un dévouement conforme à sa nature.
Pour autant, s’il est possible de démontrer que ce premier procès fut une véritable réussite pour Marguerite Dilhan, et revendiquer son importance historique pour toutes les femmes avocates, le risque de cette approche serait de sous-estimer les difficultés auxquelles elle a été confrontée en concluant un peu trop rapidement qu’elle n’a rencontré aucun obstacle. Lors de la célébration de son jubilé en 1929, L’Intransigeant, retraçant sa carrière, le laisse entendre :
« Ce beau début n’empêcha pas, cependant, la moquerie de quelques méchants confrères de s’exercer. L’un d’eux alla même un peu loin. Ayant déclaré, après le procès, que les femmes étaient faites pour être cuisinières ou courtisanes, il se vit sérieusement admonesté par ses collègues eux-mêmes[50] ».
Il serait tout aussi préjudiciable d’affirmer que c’est à partir de cette date que les avocates ont eu droit de cité aux assises, qu’elles furent désormais acceptées sans réserve dans le prétoire au même titre que leurs confrères, et que cette première victoire a déclenché une réelle adhésion de la société pour les femmes avocates, marquant un tournant décisif et inéluctable de leur avancée dans la profession. Ce serait aller un peu trop vite en besogne de déclarer en écho au journal Le Châtillonnais et l’Auxois que « Le barreau se féminise de plus en plus[51] ». Les propos méritent sans doute d’être plus nuancés car la féminisation du barreau reste très marginale jusqu’à la fin de l’entre-deux-guerres et l’exemple des pionnières n’a été que très peu suivi. Si en 1914 on compte 10 avocates pour toute la France, les femmes représentent en 1920 seulement 1,1% de la profession[52].
L’utilisation d’autres sources, par exemple judiciaires en complément de la presse, pourraient sans doute ouvrir de nouveaux horizons car l’histoire des femmes, et donc celle des avocates, est loin d’être linéaire.
[1] BABIN Paul-Emmanuel, « Les avocates du FLN : une approche genrée », Clio@Themis, 25, 2003 ; DUFFULER-VIALLE Hélène, « La dévirilisation de l’office d’avocat : la loi du 1er décembre 1900 », [Le point sur…] Numéro spécial « Femmes Avocates : Égalité et sororité », La lettre juridique, n° 937, 9 mars 2023. URL : https://www.lexbase.fr/article-juridique/93798215 ; RENUCCI Florence, « Les premières avocates du Maghreb (début du XXe s) », in Nathalie Bernard-Maugiron, Baudoin Dupret (dir.), Droits et sociétés du Maghreb et d’ailleurs, Karthala, Paris, 2023, p. 73-86.
[2] BOIGEOL Anne, « Le genre comme source dans l’accès des femmes au « gouvernement du barreau » : l’exemple du barreau de Paris », Genèse, 67, 2007/2, p. 66-88.
[3] BARD Christine, CHAUVAUD Frédéric, PERROT Michelle (dir.), Femmes et justice pénale : XIX-XXe siècle, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2002, 376 p. ; CATINAT Anne Laure, « Les premières avocates du barreau de Paris », Mil neuf cent, Revue d’histoire intellectuelle, n°16, 1998, p. 43-56 ; RENNES Juliette, Le mérite et la nature, une controverse républicaine : l’accès des femmes aux professions de prestige, 1880-1940, Fayard, Paris, 2007, 600 p. ; SCHWEITZER Sylvie, Femmes de pouvoir. Une histoire de l’égalité professionnelle en Europe (XIXe-XXIe siècle), Payot, Paris, 2010, 256 p.
[4] DEBRÉ Jean-Louis, BOCHENEK Valérie, Ces femmes qui ont réveillé la France, Fayard, Paris, 2013, 382 p. ; PIERRAT Emmanuel, Quand les avocats font l’histoire : de l’Antiquité à nos jours, Albin Michel, Paris, 2022, 352 p. ; SIREYJOL Anne, La première avocate : Marguerite Dilhan, 1876-1956, Amazon Fulfillment, Wroclaw, Pologne, 2019, 236 p.
[5] SIREYJOL Anne, La première avocate…, Op. Cit., annexes.
[6] BELLANGER Claude, GODECHOT Jacques, GUIRAL Pierre (dir.) Histoire générale de la presse française : de 1871 à 1940, PUF, Paris, vol. 3, 1972, 688 p.
[7] CHRISTEN-LECUYER Carole, « Les premières étudiantes de l’Université de Paris », Travail, Genre et Sociétés, n° 4, 2000, p. 35-50 ; DUFFULER-VIALLE Hélène, « La dévirilisation de l’office d’avocat », Op. Cit. ; OBERHUBER Andrea, « Cervelines ou Princesses de science ? Les entraves du savoir des jeunes héroïnes dans le roman de la Belle Époque », Romantisme, n° 165, 2013/3, p. 55-64. ; RENNES Juliette, Femmes en métiers d’hommes. Cartes postales 1890-1930, Bleu autour, Saint-Pourçin-sur-Sioule, 2013, 224 p.
[8] GONON Laetitia, Le fait divers criminel dans la presse quotidienne française du XIXe siècle, Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 2012, p. 99- 135. URL : https://doi.org/10.4000/books.psn.1830.
[9] AMBROISE-RENDU Anne-Claude, « Les faits divers de la fin du XIXe siècle. Enjeux de la naissance d’un genre éditorial », Questions de communication, n° 7, 2005/1, p. 233-250 ; CHABRIER Amélie, « De la chronique au feuilleton judiciaire : itinéraire des « causes célèbres » », Contextes, n° 11, 2012. URL : https://doi.org/10.4000/contextes.5312 ; CHAUVAUD Frédéric, la chair des prétoires : histoire sensible de la cour d’assises, 1881-1932, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2010, 384 p. ; KALIFA Dominique, Crime et culture au XIXe siècle, Perrin, Paris, 2005, 331 p.
[10]; CHABRIER Amélie, « Presse et scène au XIXe siècle. Des drames du Palais aux tribunaux comiques : la théâtralité de la chronique judiciaire en question », Médias 19, 2021 ; CHAUVAUD Frédéric, « Le fait divers en province », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, tome 116, n° 1, 2009, p. 7-12 ; CHAUVAUD Frédéric, « « Voir vite et juste », la nouvelle chronique judiciaire (1880-1940) », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 116-1, 2009, p. 81-91 ; PERROT Michelle, « L’Affaire Troppmann (1869) », L’Histoire, n° 30, janvier 1981, p. 28-37.
[11] Le Droit, 29 novembre 1903, p. 1064.
[12] L’Express du Midi, 27 novembre 1903, n. p.
[13] CHAUVAUD Frédéric, « Petites affaires et procès pittoresques. Les tribunaliers et la « correctionnelle » de 1880 à 1940 », Le Temps des Médias, n° 15, automne 2010, p. 57-71.
[14] Gil Blas, 30 novembre 1903, p. 1.
[15] Ibid.
[16] Gil Blas, 30 novembre 1903, p. 1.
[17] La Fronde, 1er décembre 1903, p. 4.
[18] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[19] Ibid.
[20] DEVAUX Olivier, GARNIER Florent (dir.), Ceux de la Faculté : des juristes dans la Grande Guerre, Université Toulouse 1 Capitole, Toulouse, 2021, p. 127.
[21] Le Télégramme, 27 novembre 1903, n. p.
[22] L’Express du Midi, 27 novembre 1903, n. p.
[23] L’Étendard, 2 décembre 1903, p. 3.
[24] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[25] Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés : compte rendu in-extensio, 1er juillet 1899, Paris, p. 1758-1764 ; Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Sénat : compte rendu in-extensio, 13 novembre 1900, Paris, p. 835-841.
[26] Le Télégramme, 27 novembre 1903, n. p.
[27] Frédéric CHAUVAUD, La Chair des prétoires…, Op. Cit.
[28] DUFFULER-VIALLE Hélène, « La dévirilisation de l’office d’avocat…, Op. Cit. ; GUIRAT Hend, RENUCCI Florence, « Avocates et accusées dans l’ombre virile du prétoire. Biais de genre, agentivité et colonialité sous le protectorat tunisien », Criminocorpus [En ligne], 27 | 2025, mis en ligne le 27 mai 2025. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/16789 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14077.
[29] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[30] Ibid.
[31] YVER Colette, Les Cervelines, Calmann-Lévy, Paris, 1903, 337 p.
[32] SCHULZ Marcel, « Les carrières féminines. La femme devant la profession libérale (troisième partie) », Le Musée social, n° 10, octobre 1934, p. 303.
[33] APPLETON Jean, Traité de la profession d’avocat (Organisation. Règles et usages. Technique professionnelle), 2e éd., Dalloz, Paris, 1928, p. 562-563.
[34] Ibid., p. 563.
[35] COULOMB-GULLY Marlène, Sexisme sur la voix publique. Femmes, éloquence et politique, Éd. de l’Aude, La Tour-d’Aigues, 2022, 272 p.
[36] SCHULZ Marcel, « Les carrières féminines », Art. Cit., p. 303.
[37] MARX Mayotte, « Me Henri Robert parle des avocates », La Française, 26 janvier 1918, n. p.
[38] APPLETON Jean, Traité de la profession d’avocat, Op. Cit., p. 559.
[39] FILLON Catherine, La profession d’avocat et son image dans l’entre-deux-guerres, Thèse, Histoire du droit, Lyon 3, 1995, p. 342-347.
[40] Le Progrès de Bel-Abbès, 12 octobre 1926, p. 1.
[43] L’Express du Midi, 28 novembre 1903, n. p.
[44] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[45] Le Télégramme, 27 novembre 1903, n. p.
[46] NELIDOFF Philippe, « Trois avocats toulousains aux assises », Revue de la Société internationale pour l’histoire de la profession d’avocat, n° 0, 1988, p. 63-68. URL : https://publications.ut-capitole.fr/id/eprint/5518.
[47] Le Rappel, 29 novembre 1903, n. p.
[48] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[49] CHAUVAUD Frédéric, « Petites affaires et procès pittoresques », Op. Cit., p. 57
[50] L’Intransigeant, 6 mars 1929, p. 1-3.
[51] Le Châtillonnais et l’Auxois, 8 décembre 1904, n. p.
[52] DUFFULER-VIALLE Hélène, « La dévirilisation de l’office d’avocat… », Op. Cit.
Troisième femme en France à prêter le serment d’avocat en 1903 après Olga Balachowsky-Petit et Jeanne Chauvin en décembre 1900, seule avocate pendant douze ans au barreau de Toulouse, première femme ayant plaidé devant un conseil de guerre, Marguerite Dilhan est aussi la première à avoir affronté la cour d’assises. Pourtant l’histoire semble ne pas avoir retenu son nom. L’historiographie sur cette avocate toulousaine n’est pas très riche à l’instar des études sur les femmes avocates qui reste encore aujourd’hui un parent pauvre dans les thématiques de recherche. Les initiatives en histoire du droit menées sur les femmes juristes et sur les questions de genre sont encore timides. La création du programme REGINE et des publications de l’ANR-HLJPGenre ont permis de lancer ce type d’études et les premiers travaux datent de 2000[1]. La sociologie du travail a commencé également à s’intéresser aux processus de féminisation des métiers, et notamment des professions judiciaires[2], en tant qu’objet légitime, aux enjeux qu’ils soulèvent et des travaux historiques voient peu à peu le jour mais restent centrés principalement sur le barreau de Paris[3].
Si quelques ouvrages et articles[4] mentionnent le nom de Marguerite Dilhan parmi les pionnières, aucun ouvrage scientifique ne lui est exclusivement consacré. Elle n’a pas accordé d’interviews, n’a pas écrit et on possède peu de documents[5] pour retracer son parcours en dehors de la presse. Témoins et acteurs de l’époque, la presse, devenue le média le plus important dès 1870[6], permet d’étudier la façon dont Marguerite Dilhan a été accueillie, représentée et appréhendée. Elle décrit aussi le discours ambiant et les représentations répandant et nourrissant les préjugés dominants[7] qui ont accompagné les premières femmes lancées à la conquête de l’avocature, les motifs invoqués pour justifier l’incongruité de leur présence dans les prétoires. Les arguments invoqués face à cette nouvelle concurrence sont d’abord d’ordre judiciaire mais surtout extra judiciaire, biologiques et naturalistes, basés sur une spécificité féminine et son infériorité naturelle, sur ses caractéristiques anatomiques et psychiques, sur son incapacité intellectuelle et juridique, incompatibles avec la fonction d’avocat. Un nombre considérable de qualificatifs lui sont accolés, inséparables de la nature féminine, moyens pour les hommes d’exclure la femme de l’espace public : trop bavarde, trop sensible, trop nerveuse, trop émotive, indigne de confiance… L’avocature est une profession réservée aux hommes et la place naturelle des femmes se trouve au foyer conjugal. À ces propos misogynes s’ajoutent des stéréotypes spécifiques et exacerbés rencontrés dans les prétoires des cours d’assises, territoire jalousement gardé par les hommes. C’est la juridiction la plus représentative d’un espace viril par excellence où les codes sont masculins, où le modèle de ténor du barreau est le plus accompli, où l’on glorifie sa carrure, sa prestance, son courage et son endurance.
Cette étude du procès Dumas repose sur le dépouillement de périodiques effectué dans quatre bibliothèques numériques : Gallica, Retronews, Rosalis et Marguerite Durand. Le corpus qui couvre ce procès totalise 53 titres, mais ce nombre important n’entraine pas pour autant la production d’une masse d’informations variée et différente car on retrouve d’un journal à l’autre des textes identiques, les chroniqueurs s’appropriant l’article d’un autre, soit en le copiant intégralement, soit en le publiant avec quelques modifications minimes[8]. Sur ces 53 articles exploités pour analyser le procès Dumas, la majorité sont courts et redondants et seuls La Dépêche, Le Télégramme et L’Express du Midi, 3 journaux d’Occitanie, consacrent le plus de place à cette affaire dans leurs colonnes et publient les comptes rendus les plus longs. Ils s’enorgueillissent de cet événement sans précédent dont ils revendiquent la primauté toulousaine et savent que ce procès va susciter un grand intérêt de la part de leurs lecteurs et leur chronique lue et commentée avec attention.
Impressions d’audience
Dès le XIXe siècle, les Français se passionnent pour les procès et plus particulièrement pour les affaires jugées aux assises[9], affaires difficiles qui reposent entièrement sur les épaules des avocats, participent à leur réputation, leur reconnaissance, leur célébrité. À partir de l’Affaire Jean-Baptiste Troppmann en 1869, ouvrier accusé d’avoir assassiné huit membres d’une même famille, on assiste au développement d’une littérature judiciaire[10]. Redoutés par les avocats, les chroniqueurs, appelés tribunaliers, font et défont les réputations. Formant une corporation, ce sont eux qui décident du retentissement d’une affaire en médiatisant plus ou moins un procès et une plaidoirie publiée dans la presse peut entrainer d’importantes retombées. Plus qu’une simple restitution des débats, des réquisitoires, des plaidoiries et incidents, ils ont pour tâche de donner vie à une audience.
Le 26 novembre 1903 à 12h30 précises, l’avocate Marguerite Dilhan pénètre dans l’enceinte de la cour d’assises de la Haute-Garonne à Toulouse. Elle rejoint le banc de la défense pour plaider en faveur de Cécile Laynat, épouse Dumas, 62 ans, ménagère, accusée d’avoir avec son mari, sabotier, tué son gendre, Paul Gouzy, à coups de couteau lors d’une querelle plus violente que les autres. Inculpés dans un premier temps de meurtre puis de coups et blessures ayant entrainé la mort, tous deux protestent de leur innocence. L’audience, sous la présidence de M. de Parade, de l’avocat général Le Gall et des avocats de la défense, Me Lacaux et Me Dilhan, va durer 8 heures. Destinée selon la mentalité quasi générale à être vaincue d’avance dans une lutte inégale avec les hommes, Marguerite Dilhan va-t-elle s’en sortir victorieuse ?
La presse rappelle que si cette affaire est peu palpitante, elle a néanmoins fait déplacer la foule en vertu du caractère exceptionnel d’un des avocats. Pour la première fois dans la juridiction française, on assiste aux débuts d’une femme, qui plus est jeune stagiaire, devant une cour d’assises. La majorité des journaux saluent son courage, la première avocate « à avoir cet honneur[11] » et qui « ose affronter les émotions de la cour d’assises[12] ». Ils rappellent que Jeanne Chauvin et Olga Balachowky-Petit, qui l’ont devancée à la barre, ont seulement plaidé devant les tribunaux correctionnels[13], s’en tenant « aux consultations de cabinet ou aux débats calmes du Tribunal civil[14] ». Comme pour tout procès sensationnel, un public nombreux se presse aux portes du tribunal bien avant l’heure de l’audience, « une curiosité un peu indiscrète le pousse à assister aux débuts oratoires de Mlle Dilhan[15] » et l’armée, notamment un piquet d’infanterie, a été appelée pour renforcer la sécurité, garder les différentes issues et les couloirs du palais. À audience exceptionnelle, auditoire exceptionnel. Dans la salle des assises, des places sont réservées comme pour une première théâtrale. « C’est le Tout-Toulouse des premières[16] ». Le monde du palais est au complet et les meilleures places sont attribuées aux privilégiés : avocats de renom, stagiaires, avoués, magistrats, journalistes mais aussi à un grand nombre de femmes de rang social élevé qui viennent voir dans cette affaire l’une des leurs.
Observateurs attentifs, les chroniqueurs judiciaires dressent habituellement le portrait des accusés mais aussi de leurs avocats et jugent de leur talent. Cet art du portrait est essentiel pour captiver le lecteur et lui faire partager les impressions d’audience. Si aucun journal ne prend la peine de portraiturer Me Lacaux, défenseur de François Dumas, en revanche tous accordent une attention particulière à la description de Marguerite Dilhan, certains illustrant leur papier d’une photographie ou d’un dessin de l’avocate, portrait en pied où elle pose en robe d’avocat, et qui deviendra la représentation la plus diffusée tout au long de sa carrière dans la presse.
Appelée indifféremment Me, Maître, Mlle, avocat ou avocate, les journalistes décrivent par le menu son physique et en font un portrait plutôt flatteur. Ils précisent qu’elle est « de taille moyenne, bien prise, elle possède une physionomie mobile, expressive ; son regard est clair, droit, franc [17]». La Dépêche la campe encore plus minutieusement :
« Mlle Marguerite Dilhan, très crâne, très jolie surtout sous la toge d’hermine qu’elle porte fort coquettement, la toque gentiment posés sur des cheveux châtains abondants […] Avec son faux-col droit légèrement cassé aux pointes qui émerge de la toge et met en valeur la longue cravate blanche plissée de l’avocate, la jeune débutante a bon air[18] ».
En attendant le début de l’audience, elle paraît assez sereine et son attitude est jugée professionnelle :
« Mlle Dilhan, qui paraît se soucier fort peu de l’ardente curiosité qui pèse sur elle, collige attentivement ses notes et vérifie, ayant seulement un peu de rose aux joues, l’état des renseignements que son confrère et elle ont puisés dans la procédure […] et il n’apparaît pas que ce soit avec un « trac » trop visible qu’elle affronte ainsi tous les regards[19] ».
Seul le chroniqueur de La Gazette des tribunaux, peu convaincu, n’échappe pas aux réflexions salaces :
« J’ai souri tout d’abord en retrouvant, porté par une femme à la barre et dans un débat sérieux, ce costume d’avocat que les étudiants de ma génération m’avaient accoutumé de rencontrer qu’en des déguisements de bals costumés, et en encadrant des vertus aussi peu farouches que Suzanne, la fille de l’immortel Cujas[20] ».
Ensuite les journaux esquissent, plus ou moins succinctement, son parcours. Âgée seulement de 26 ans et encore stagiaire, tous s’accordent pour affirmer qu’elle a fait de brillantes études auréolées de succès, de l’école communale à la Faculté de droit de Toulouse, jusqu’à l’obtention de sa licence en 1902 et sa prestation de serment en 1903. Descendante d’une très honorable famille, ils rappellent sa condition d’orpheline à l’âge de 9 ans, son statut de chef de famille auprès de ses deux jeunes sœurs et ils louent son engagement dans les œuvres sociales de la ville.
Dans un second temps, les tribunaliers s’attardent sur les deux accusés, les scrutent et en dressent un portrait plus ou moins fidèle. Cette description est très importante car elle peut être l’occasion de bouleverser la représentation que le lecteur se fait des inculpés en les rendant plus ou moins sympathiques. Il ne s’agit pas seulement de saisir leur personnalité mais de donner, au delà des traits, une opinion en faveur de leur culpabilité ou de leur innocence, de justifier le bien-fondé ou non de l’accusation et ainsi de privilégier la thèse de la défense ou celle du parquet. Les journaux insistent sur le fait que les époux Dumas sont deux vieillards, « aux cheveux blancs, au visage ridé, au maintien tout à fait modeste. […] de vieilles gens qui ont l’air fort brave[21] », à l’air plausiblement innocent et qui n’ont pas la figure de deux criminels. Le mari « a l’air d’un paysan finaud mais point méchant […] et la femme a l’air triste et abattu[22] ». Tous deux semblent déconcertés de se trouver là et jettent des regards affolés. Ces portraits seront pourtant contredits dans la procédure lors des dépositions des témoins. Ils vont présenter l’époux Dumas comme un homme de mauvaise réputation, vindicatif et violent ; quant à la femme Dumas, tous ses voisins semblaient la redouter et la fuir.
La parole est à Me Le Gall et Me Lacaux
À 13 heures, la cour fait son entrée et après lecture de l’acte d’accusation, les débats commencent. L’interrogatoire des deux accusés est suivi du défilé interminable des témoins. L’Étendard précise, dès cet instant, que Marguerite Dilhan « a discuté pied à pied avec un bel esprit d’à-propos les charges des témoins, et n’a témoigné d’aucune émotion au cours des débats préliminaires[23] ». La Dépêche prend soin de rappeler les questions pertinentes qu’elle a posées au médecin légiste puis au commissaire de police pour contrecarrer l’accusation.
À 17 heures, la parole est donnée à l’avocat général Le Gall. Lors de son réquisitoire, il argue que Marguerite Dilhan va logiquement user de moyens propres à son sexe pour défendre sa cliente lors de sa prochaine plaidoirie.
« Il les met en garde aussi contre les séductions nouvelles qui s’ajouteront aujourd’hui à la puissance habituelle du raisonnement de la défense, séductions qui résulteront de l’imagination et des élans généreux d’une femme dont il loue galamment le courage et l’esprit et qui, femme, viendra leur demander l’acquittement d’une femme[24] ».
Il déploie un argumentaire pour le moins misogyne mais fréquent à l’époque et déjà souligné dans les débats parlementaires en 1899[25] lors de la campagne menée par Jeanne Chauvin pour l’accession des femmes au barreau : celui de la figure de la femme séductrice et dangereuse qui se cache sous sa robe d’avocat. Pour discréditer sa consœur, le ministère public prévient le jury qu’elle va user non seulement de ses charmes mais aussi d’accents larmoyants pour le rallier à sa cause. Son inquiétude face à cette nouvelle concurrence ne réside pas dans le fait d’affronter une adversaire compétente et professionnelle mais dans le fait qu’elle appartient au sexe faible et que, tout naturellement, elle va jouer sur le registre de l’émotion, usant de cette arme pour faire pencher la balance en sa faveur.
« Aujourd’hui, c’est une femme qui se présente pour la défense d’un des principaux accusés et il est à prévoir qu’elle saura trouver des accents particulièrement touchants pour arracher aux jurés un verdict d’acquittement[26] ».
Pourtant cette stratégie, considérée par Me Le Gall comme l’apanage féminin, n’a rien de novateur. Au XIXe siècle, les avocats d’assises sont souvent surnommés les « techniciens du sanglot[27] » à l’exemple de Charles Alexandre Lachaud traditionnellement considéré comme l’avocat d’assises par excellence. Ses plaidoiries étaient caractérisées par une dimension sentimentale, voire pathétique, et l’émotion que Lachaud savait susciter chez les jurés a été à l’origine de nombreux acquittements. Cette stratégie, soit disant féminine, repose sur un second argument. L’imaginaire misogyne de la société a construit une représentation des femmes qui les écartent des études de droit, et donc du métier d’avocat, en affirmant que l’esprit juridique serait exclusivement masculin. Inaptes aux réflexions, dotées d’un raisonnement juridique défaillant, les femmes seraient incapables de trouver des arguments juridiques pour défendre une cause et seraient forcées d’utiliser d’autres moyens pour convaincre le jury. Sous couvert de cet argumentaire, les hommes entendent défendre le privilège de leur sexe qui lui réserve depuis des siècles l’accès exclusif à la profession d’avocat, synonyme de pouvoir, de puissance, mais aussi de virilité. L’avocat est associé à un « guerrier du droit[28] » qui descend dans l’arène judiciaire. Son arme est la parole et les plaidoiries sont un combat. Ces reproches et sarcasmes évoquent aussi une certaine inquiétude face à cette concurrence d’un nouveau genre et potentiellement dangereuse.
À 18 heures, Me Lacaux, jeune défenseur de François Dumas, prend la parole à son tour. Après avoir achevé sa plaidoirie, il adresse ses souhaits de bienvenue à Me Dilhan au nom de ses confrères du barreau toulousain et la « présente en excellents termes aux jurés[29] ». Il se félicite de cette nouvelle recrue tout en lui prédisant pour ses débuts un véritable succès et une brillante carrière que ses résultats à la Faculté lui permettent d’escompter, rappelant ainsi au jury ses prestigieuses études et son excellente formation juridique. Cette bienveillance à l’égard des avocates de la part de leurs pairs est une pratique courante à l’époque dans les tribunaux, sorte de tradition que l’on retrouve souvent lors des premières plaidoiries de femmes, marque de courtoisie et de galanterie. Me Lacaux rappelle ensuite l’action bienfaitrice de sa consœur envers les enfants de la victime. Tout comme l’avocat général, il use lui-même d’un autre stéréotype féminin, conforme à la nature du sexe faible, celui de la figure de la femme maternelle et « maternante », attentionnée et consolatrice auprès des enfants, mission féminine que Marguerite Dilhan accomplit malgré son métier d’avocat : « la jeune avocate, avant de solliciter le pardon de sa cliente, est venue personnellement en aide, dit-il, aux deux orphelins de l’infortuné Gouzy[30] ». Il espère sans doute ainsi renforcer une excellente image de Marguerite Dilhan, attirer la sympathie des membres du jury, les influencer et peut-être ainsi contribuer à faire réduire les peines encourues. Peut-être veut-il aussi aller à l’encontre d’un autre cliché misogyne produit notamment par la littérature populaire à succès, celui de l’image de la « Cerveline », véhiculée par la romancière Colette Yver[31] en 1903. Elle décrit des figures féminines de la jeune femme instruite, « tout en cervelle », adeptes de la raison pure et ambitieuses, monstres insensibles auxquelles le cœur semble faire défaut, qui vont à l’encontre de leur vocation naturelle et de l’ordre social.
La parole est à Me Dilhan
Après une suspension d’audience, la cour donne la parole à Marguerite Dilhan. La presse reconnait que sa tâche est ardue car, des deux accusés, sa cliente parait la plus sérieusement compromise. En effet, après leur violente dispute, Gouzy, affirme à un voisin puis à deux agents de police que c’est sa belle-mère qui lui a porté cinq coups de couteau, avant de succomber à ses blessures. Après avoir remercié ses confrères, l’avocate commence sa plaidoirie. Les chroniqueurs valorisent sa parole, louent sa gestuelle, saluent son talent et sa force de conviction, mais aussi insistent sur son éloquence. Car le problème capital qui se pose aux femmes plaidant aux assises est de savoir si elles seront capables de rivaliser avec l’éloquence dite virile des ténors du barreau. Pour l’avocat Henri Robert, surnommé « Le sorcier des Assises », « La plaidoirie demande une dépense d’énergie et une tension aussi grande qu’un dur assaut d’escrime[32] ». L’avocat Jean Appleton affirme que la plaidoirie au criminel obéit à certaines règles et aptitudes personnelles comme « la force persuasive individuelle, la faculté d’émouvoir, l’art spontané de saisir au vol les incidents d’audience et d’en profiter[33] ». Il est important d’établir entre l’avocat et le jury « une communication intellectuelle aussi étroite que possible ; l’avocat d’assises qui connaît son art se préoccupe avant tout de pénétrer le jury, de le tenir sous son regard, de le manier[34] ». Corollaire à l’éloquence, c’est la voix qui prime aussi dans les procès d’assises. « Le bon tribun est celui dont la voix est grave, virile, signe de contrôle et de pouvoir […] idéal à atteindre pour être crédible[35] ». Un lien direct s’établit entre la voix et la compétence. Pour Me Robert, « Parler et seulement savoir poser et conduire sa voix est le plus difficile et le plus passionnant de tous les sports[36] » et il précise que « Lire à haute voix est, on ne sait pourquoi, un effort épuisant. Sans compter la fatigue cérébrale et la dépense de force nerveuse[37] ». Jean Appleton recommande à tout avocat d’assises de s’attacher à perfectionner sa diction et confie que beaucoup de maîtres du barreau ont pris des leçons auprès de grands artistes dramatiques. « La voix doit être posée, mais il faut éviter avec grand soin la monotonie du débit[38] ».
Or, l’avocat toulousain Paul Duserm développe un argument qui sera largement repris par la suite et perdurera de nombreuses années : la voix féminine dessert la cause. On le retrouve sous la plume de Fernand Corcos dans son enquête Les avocates publiée en 1925 : « On reproche à la femme de ne pas savoir placer sa voix, de parler d’une voix de gorge, jamais d’une voix de ventre et qu’à cette habitude elle rencontre le double inconvénient de se fatiguer elle-même et de fatiguer l’oreille des auditeurs[39] ». Lors de la mort de Jeanne Chauvin, Le Progrès de Bel-Abbès rappelle qu’elle plaida peu : « Elle n’avait pas, d’ailleurs, les qualités de l’avocat, quoique très honnête personne : elle était petite et avait la voix grêle. Les effets d’audience lui étaient naturellement interdits n’ayant ni la voix, ni le geste[40] ». Marguerite Dilhan va, selon la presse, battre en brèche et balayer cet argument. Les journalistes louent sa « très généreuse éloquence[41] » et « sa voix bien timbrée et caressante[42] ». Si elle semble peu assurée au départ, elle prend vite de l’aplomb et ne se laisse pas envahir par l’émotion, bien au contraire.
« La voix un peu grêle d’abord, aux modulations de flûte, mais qui tout à l’heure résonnera plus gravement dans la salle devenue silencieuse et attentive, avec une belle ardeur, quand la chaleur du débit, assez bien posé, lui sera venue en aide. D’une voix nette et claire, d’une diction bien posée, d’une articulation parfaite, elle a débité une plaidoirie bien composée, bien équilibrée, faisant appel surtout à la raison et au bon sens[43] ».
Si la presse reconnait le charme de sa voix, son physique agréable, Marguerite Dilhan sait que ce ne sont pas des armes pour faire pencher la balance en sa faveur. Sa défense repose d’abord sur le fait notoire que Gouzy est un homme dangereux, habituellement violent et alcoolique, qui, rentré ivre chez lui, chercha querelle à sa femme et l’agressa brutalement. C’est pour la protéger que ses beaux-parents lui ont alors asséné des coups de couteau, acte de légitime défense et non crime prémédité.
« Les feuillets de sa plaidoirie sous les yeux, voilà la jeune avocate qui s’engage à fond dans la discussion du procès, argumentant contre l’accusation avec beaucoup de conviction, serrant de près sa controverse et concluant, scientifiquement et matériellement, à l’alcoolisme du malheureux gendre des époux Dumas pour expliquer les querelles qui précédèrent sa mort tragique, et cette mort, elle-même […] Sa conclusion est qu’on se trouve en présence d’un crime émotionnel, d’un drame où l’intention homicide ne se rencontre point, d’un malheur épouvantable, mais imprévu, d’une fatalité, en un mot, dont on doit absoudre les deux vieillards qui comparaissent devant le jury[44] ».
Tout en démontrant la faiblesse des arguments apportés par l’accusation, elle développe ensuite un second argument, dans le but de semer le doute dans l’esprit du jury quant au nom du coupable.
« Elle indique de suite aux jurés qu’un doute poignant se dégage des faits et que ce drame est enveloppé de mystère. Il n’est guère possible de savoir quel est le meurtrier. Il n’y a pas eu de témoins, peut-on dans ces conditions, rendre un verdict de condamnation. Me Dilhan emploie pour soutenir une pareille thèse un véritable talent et sa chaleur d’argumentations parait se communiquer aux jurés ?[45] ».
Décrite comme une avocate habile, son discours est jugé sobre et concis, cherchant moins à émouvoir les jurés qu’à les convaincre de la nécessité de l’acquittement pour sa cliente. Pendant toute sa plaidoirie, elle a su captiver la salle qui l’a écoutée attentivement jusqu’au bout. Paul Duserm, témoignant de cet événement en tant que chroniqueur à la Gazette des tribunaux du Midi, salue les qualités de la jeune avocate dans la joute oratoire et la solidité juridique de sa plaidoirie.
« Son intervention utile dans les débats, ses questions pleines d’à-propos, la contradiction des témoignages, soulignée de dépositions utiles, rien n’a été négligé. Enfin, la plaidoirie elle-même, fort logique, l’argumentation solide, le débit net, malgré la sonorité un peu grêle – voix de femme naturellement – ont prouvé que la jeune avocate pouvait aborder la barre[46] ».
À 20h15, le jury se retire pour délibérer, et un quart d’heure plus tard le verdict tombe : François Dumas est acquitté tandis que la cour condamne sa femme à seulement 18 mois d’emprisonnement. Marguerite Dilhan a gagné en partie sa cause.
Les chroniqueurs, quelque soit leur région et leur orientation politique, saluent les débuts de Marguerite Dilhan aux assises tout en lui prévoyant une brillante carrière dans le barreau à l’exemple du Télégramme : « Ce verdict constitue un succès pour la jeune débutante, qui a défendu une mauvaise cause avec une finesse et une puissance dialectique qui ont fait certainement grande impression sur les jurés[47] ». Le Président de la cour, une fois le verdict rendu, rend hommage à ses qualités de dialectique déployées lors de ce procès : « Vous n’avez pas complètement gagné votre cause, termine-t-il, avec un sourire bienveillant, mais vous vous consolerez en pensant que la justice a triomphé de l’éloquence[48] ».
Marguerite Dilhan a ainsi fait brillamment ses premiers pas devant la cour d’assises de la Haute-Garonne, applaudie par une presse bienveillante. Première femme à accéder à cette juridiction mais aussi première affaire défendue par cette jeune avocate stagiaire, les journaux paraissent admiratifs envers cette pionnière qui a su tenir tête aux critiques misogynes. Considérée comme une émule de Jeanne Chauvin, elle devient elle-même un exemple pour les avocates en s’affranchissant des préjugés genrés qui affirment l’inaptitude des femmes à s’occuper des affaires criminelles. Elle a ouvert un premier chemin mettant à mal l’adage qui veut que la femme avocate, trop sensible, reste cantonnée à la défense de la veuve et l’orphelin, aux tribunaux correctionnels, à certains contentieux, à la défense de petites affaires courantes « considérées comme sans grande importance[49] » dans un dévouement conforme à sa nature.
Pour autant, s’il est possible de démontrer que ce premier procès fut une véritable réussite pour Marguerite Dilhan, et revendiquer son importance historique pour toutes les femmes avocates, le risque de cette approche serait de sous-estimer les difficultés auxquelles elle a été confrontée en concluant un peu trop rapidement qu’elle n’a rencontré aucun obstacle. Lors de la célébration de son jubilé en 1929, L’Intransigeant, retraçant sa carrière, le laisse entendre :
« Ce beau début n’empêcha pas, cependant, la moquerie de quelques méchants confrères de s’exercer. L’un d’eux alla même un peu loin. Ayant déclaré, après le procès, que les femmes étaient faites pour être cuisinières ou courtisanes, il se vit sérieusement admonesté par ses collègues eux-mêmes[50] ».
Il serait tout aussi préjudiciable d’affirmer que c’est à partir de cette date que les avocates ont eu droit de cité aux assises, qu’elles furent désormais acceptées sans réserve dans le prétoire au même titre que leurs confrères, et que cette première victoire a déclenché une réelle adhésion de la société pour les femmes avocates, marquant un tournant décisif et inéluctable de leur avancée dans la profession. Ce serait aller un peu trop vite en besogne de déclarer en écho au journal Le Châtillonnais et l’Auxois que « Le barreau se féminise de plus en plus[51] ». Les propos méritent sans doute d’être plus nuancés car la féminisation du barreau reste très marginale jusqu’à la fin de l’entre-deux-guerres et l’exemple des pionnières n’a été que très peu suivi. Si en 1914 on compte 10 avocates pour toute la France, les femmes représentent en 1920 seulement 1,1% de la profession[52].
L’utilisation d’autres sources, par exemple judiciaires en complément de la presse, pourraient sans doute ouvrir de nouveaux horizons car l’histoire des femmes, et donc celle des avocates, est loin d’être linéaire.
[1] BABIN Paul-Emmanuel, « Les avocates du FLN : une approche genrée », Clio@Themis, 25, 2003 ; DUFFULER-VIALLE Hélène, « La dévirilisation de l’office d’avocat : la loi du 1er décembre 1900 », [Le point sur…] Numéro spécial « Femmes Avocates : Égalité et sororité », La lettre juridique, n° 937, 9 mars 2023. URL : https://www.lexbase.fr/article-juridique/93798215 ; RENUCCI Florence, « Les premières avocates du Maghreb (début du XXe s) », in Nathalie Bernard-Maugiron, Baudoin Dupret (dir.), Droits et sociétés du Maghreb et d’ailleurs, Karthala, Paris, 2023, p. 73-86.
[2] BOIGEOL Anne, « Le genre comme source dans l’accès des femmes au « gouvernement du barreau » : l’exemple du barreau de Paris », Genèse, 67, 2007/2, p. 66-88.
[3] BARD Christine, CHAUVAUD Frédéric, PERROT Michelle (dir.), Femmes et justice pénale : XIX-XXe siècle, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2002, 376 p. ; CATINAT Anne Laure, « Les premières avocates du barreau de Paris », Mil neuf cent, Revue d’histoire intellectuelle, n°16, 1998, p. 43-56 ; RENNES Juliette, Le mérite et la nature, une controverse républicaine : l’accès des femmes aux professions de prestige, 1880-1940, Fayard, Paris, 2007, 600 p. ; SCHWEITZER Sylvie, Femmes de pouvoir. Une histoire de l’égalité professionnelle en Europe (XIXe-XXIe siècle), Payot, Paris, 2010, 256 p.
[4] DEBRÉ Jean-Louis, BOCHENEK Valérie, Ces femmes qui ont réveillé la France, Fayard, Paris, 2013, 382 p. ; PIERRAT Emmanuel, Quand les avocats font l’histoire : de l’Antiquité à nos jours, Albin Michel, Paris, 2022, 352 p. ; SIREYJOL Anne, La première avocate : Marguerite Dilhan, 1876-1956, Amazon Fulfillment, Wroclaw, Pologne, 2019, 236 p.
[5] SIREYJOL Anne, La première avocate…, Op. Cit., annexes.
[6] BELLANGER Claude, GODECHOT Jacques, GUIRAL Pierre (dir.) Histoire générale de la presse française : de 1871 à 1940, PUF, Paris, vol. 3, 1972, 688 p.
[7] CHRISTEN-LECUYER Carole, « Les premières étudiantes de l’Université de Paris », Travail, Genre et Sociétés, n° 4, 2000, p. 35-50 ; DUFFULER-VIALLE Hélène, « La dévirilisation de l’office d’avocat », Op. Cit. ; OBERHUBER Andrea, « Cervelines ou Princesses de science ? Les entraves du savoir des jeunes héroïnes dans le roman de la Belle Époque », Romantisme, n° 165, 2013/3, p. 55-64. ; RENNES Juliette, Femmes en métiers d’hommes. Cartes postales 1890-1930, Bleu autour, Saint-Pourçin-sur-Sioule, 2013, 224 p.
[8] GONON Laetitia, Le fait divers criminel dans la presse quotidienne française du XIXe siècle, Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 2012, p. 99- 135. URL : https://doi.org/10.4000/books.psn.1830.
[9] AMBROISE-RENDU Anne-Claude, « Les faits divers de la fin du XIXe siècle. Enjeux de la naissance d’un genre éditorial », Questions de communication, n° 7, 2005/1, p. 233-250 ; CHABRIER Amélie, « De la chronique au feuilleton judiciaire : itinéraire des « causes célèbres » », Contextes, n° 11, 2012. URL : https://doi.org/10.4000/contextes.5312 ; CHAUVAUD Frédéric, la chair des prétoires : histoire sensible de la cour d’assises, 1881-1932, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2010, 384 p. ; KALIFA Dominique, Crime et culture au XIXe siècle, Perrin, Paris, 2005, 331 p.
[10]; CHABRIER Amélie, « Presse et scène au XIXe siècle. Des drames du Palais aux tribunaux comiques : la théâtralité de la chronique judiciaire en question », Médias 19, 2021 ; CHAUVAUD Frédéric, « Le fait divers en province », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, tome 116, n° 1, 2009, p. 7-12 ; CHAUVAUD Frédéric, « « Voir vite et juste », la nouvelle chronique judiciaire (1880-1940) », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 116-1, 2009, p. 81-91 ; PERROT Michelle, « L’Affaire Troppmann (1869) », L’Histoire, n° 30, janvier 1981, p. 28-37.
[11] Le Droit, 29 novembre 1903, p. 1064.
[12] L’Express du Midi, 27 novembre 1903, n. p.
[13] CHAUVAUD Frédéric, « Petites affaires et procès pittoresques. Les tribunaliers et la « correctionnelle » de 1880 à 1940 », Le Temps des Médias, n° 15, automne 2010, p. 57-71.
[14] Gil Blas, 30 novembre 1903, p. 1.
[15] Ibid.
[16] Gil Blas, 30 novembre 1903, p. 1.
[17] La Fronde, 1er décembre 1903, p. 4.
[18] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[19] Ibid.
[20] DEVAUX Olivier, GARNIER Florent (dir.), Ceux de la Faculté : des juristes dans la Grande Guerre, Université Toulouse 1 Capitole, Toulouse, 2021, p. 127.
[21] Le Télégramme, 27 novembre 1903, n. p.
[22] L’Express du Midi, 27 novembre 1903, n. p.
[23] L’Étendard, 2 décembre 1903, p. 3.
[24] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[25] Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés : compte rendu in-extensio, 1er juillet 1899, Paris, p. 1758-1764 ; Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Sénat : compte rendu in-extensio, 13 novembre 1900, Paris, p. 835-841.
[26] Le Télégramme, 27 novembre 1903, n. p.
[27] Frédéric CHAUVAUD, La Chair des prétoires…, Op. Cit.
[28] DUFFULER-VIALLE Hélène, « La dévirilisation de l’office d’avocat…, Op. Cit. ; GUIRAT Hend, RENUCCI Florence, « Avocates et accusées dans l’ombre virile du prétoire. Biais de genre, agentivité et colonialité sous le protectorat tunisien », Criminocorpus [En ligne], 27 | 2025, mis en ligne le 27 mai 2025. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/16789 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14077.
[29] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[30] Ibid.
[31] YVER Colette, Les Cervelines, Calmann-Lévy, Paris, 1903, 337 p.
[32] SCHULZ Marcel, « Les carrières féminines. La femme devant la profession libérale (troisième partie) », Le Musée social, n° 10, octobre 1934, p. 303.
[33] APPLETON Jean, Traité de la profession d’avocat (Organisation. Règles et usages. Technique professionnelle), 2e éd., Dalloz, Paris, 1928, p. 562-563.
[34] Ibid., p. 563.
[35] COULOMB-GULLY Marlène, Sexisme sur la voix publique. Femmes, éloquence et politique, Éd. de l’Aude, La Tour-d’Aigues, 2022, 272 p.
[36] SCHULZ Marcel, « Les carrières féminines », Art. Cit., p. 303.
[37] MARX Mayotte, « Me Henri Robert parle des avocates », La Française, 26 janvier 1918, n. p.
[38] APPLETON Jean, Traité de la profession d’avocat, Op. Cit., p. 559.
[39] FILLON Catherine, La profession d’avocat et son image dans l’entre-deux-guerres, Thèse, Histoire du droit, Lyon 3, 1995, p. 342-347.
[40] Le Progrès de Bel-Abbès, 12 octobre 1926, p. 1.
[41] L’Indépendant de Mostaganem, 26 décembre 1903, n. p.
[42] Gil Blas, 30 novembre 1903, n. p.
[43] L’Express du Midi, 28 novembre 1903, n. p.
[44] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[45] Le Télégramme, 27 novembre 1903, n. p.
[46] NELIDOFF Philippe, « Trois avocats toulousains aux assises », Revue de la Société internationale pour l’histoire de la profession d’avocat, n° 0, 1988, p. 63-68. URL : https://publications.ut-capitole.fr/id/eprint/5518.
[47] Le Rappel, 29 novembre 1903, n. p.
[48] La Dépêche, 27 novembre 1903, p. 4.
[49] CHAUVAUD Frédéric, « Petites affaires et procès pittoresques », Op. Cit., p. 57
[50] L’Intransigeant, 6 mars 1929, p. 1-3.
[51] Le Châtillonnais et l’Auxois, 8 décembre 1904, n. p.
[52] DUFFULER-VIALLE Hélène, « La dévirilisation de l’office d’avocat… », Op. Cit.
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