Le rôle des sociétés secrètes européennes dans la révolution grecque : le cas du général de division franco-grec Spyridion Saunier

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12 Sep
2023

Anastasia Tsagkaraki

Résumé

Le philhellénisme, un mouvement de soutien à la lutte grecque, était peut-être le mouvement transnational le plus fort du XIXe siècle, réunissant des forces politiques opposées dans une lutte sainte pour défendre l’idéal de liberté dans le monde entier.
L’assistance des Européens, morale, diplomatique et matérielle, s’est exprimée à travers des comités et des organisations qui sont devenus l’axe moteur du mouvement philhellénique, dont beaucoup étaient des sociétés de francs-maçons ou des organisations parapolitiques libérales. Par la suite, la plupart des combattants philhellènes sont arrivés en Grèce et ont rejoint la lutte à travers ces sociétés, dont les plus puissantes ont été formées en Italie et en France. Il va sans dire que ces sociétés regroupaient aussi des membres grecs, notamment des combattants du corps régulier dont les chefs étaient, pour la plupart, des officiers étrangers philhellènes. Le franco-grec Spyridion Saunier, alors commandant de bataillon, et originaire de Corfou, en est un cas typique. Dans cet article, nous nous penchons, donc, sur l’activité de ces sociétés par rapport à la lutte grecque de la liberté ; nous tentons de donner le portrait commun de leurs membres et, finalement, de jeter un œil plus particulier sur le cas illustratif de Saunier, dans un effort d’illuminer le rôle de ces sociétés dans l’organisation du mouvement philhellène militaire.

Détails

Chronologie : XIXe siècle
Lieux : Grèce
Mots-clés : Philhellénisme – Lutte grecque – Comités philhelléniques – Francs-maçons – Franc-maçonnerie – organisations parapolitiquescombattants philhellènessociétés secrètes – corps régulier grec Charles-Nicolas Fabvier – Spyridion Saunier

Chronology: XIXth century
Location: Greece
Keywords: Philhellenism – Greek struggle – Philhellenic committees – Freemasons – Freemasonry – parapolitical organisations – philhellenic fighters – secret societies – Greek regular corps – Charles-Nicolas Fabvier – Spyridion Saunier

Plan

I – La « Filiki Eteria » : une société secrète aux origines de la révolution grecque

II – La révolution grecque et le mouvement philhellénique

III – Les réseaux secrets de recrutement et les membres des sociétés

IV – Le cas du général de division Spyridion Saunier

Pour citer cet article

Référence électronique
Tsagkaraki Anastasia, “Le rôle des sociétés secrètes européennes dans la révolution grecque : le cas du général de division franco-grec Spyridion Saunier", Revue de l’Association des Jeunes Chercheurs de l’Ouest [En ligne], n°3, 2023, mis en ligne le 12 septembre 2023, consulté le 18 mai 2024 à 12h45, URL : https://ajco49.fr/2023/09/12/le-role-des-societes-secretes-europeennes-dans-la-revolution-grecque-le-cas-du-general-de-division-franco-grec-spyridion-saunier

L'Auteur

Anastasia Tsagkaraki

Droits d'auteur

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La « Filiki Eteria » : une société secrète aux origines de la révolution grecque

            Le 14 septembre 1814, trois patriotes grecs basés à Odessa, en Russie –Skoufas, Tsakalov et Xanthos– établirent une organisation secrète appelée « Filiki Eteria ». Sa mission était de mettre en place un plan très optimiste, celui de l’organisation d’une révolution générale des Grecs contre l’empire ottoman dans le but ultime de créer un État grec.
            Aujourd’hui, « personne ne peut nier que cette organisation fut influencée par la franc-maçonnerie, dans le contexte des grands mouvements libéraux et démocratiques de l’Europe qui ébranlèrent, en fait, l’ordre établi de ce continent[1]. » Ainsi, l’identité du comité de sa direction, qui fut nommé « Autorité invisible », était complètement inconnue et entourée d’un tel mysticisme qu’on laissa croire que derrière la société se trouvaient les personnalités les plus importantes de l’Europe. L’initiation eut un caractère cérémonial et inclut divers rangs dans une hiérarchie pyramidale ; tous les documents furent codés.
            Dans les premières années, les membres de la société, peu nombreux, étaient principalement situés dans certaines parties de la Russie. En 1818, cependant, lorsque les principaux membres de l’organisation ont déménagé à Constantinople, de nombreuses initiations de nouveaux membres eurent lieu. La société continua encore à se développer rapidement en 1819 : la plupart des primats et des grands prêtres du Péloponnèse en Grèce, ainsi que plusieurs personnalités importantes des régions du continent grec et des îles de la mer Ionienne et de la mer Égée, avaient rejoint l’association. En 1820, la Filiki Eteria s’était étendue à toutes les régions de Grèce et aux communautés grecques à l’étranger. En conséquence, l’organisation dépassa les 3 000 membres. Pendant tout ce temps, ses fondateurs œuvraient pour trouver une personnalité qui pourrait en assumer le commandement. Après avoir échoué à convaincre Ioannis Kapodistrias, qui était à l’époque le ministre des Affaires étrangères de l’empire russe, ils se dirigèrent vers un officier de haut rang de l’armée russe, le prince Alexandre Ypsilantis[2].
            Dans la dernière période de 1820 et au début de 1821, les initiations avaient pris un caractère si massif que les membres de la Filiki Eteria s’élevaient à des dizaines de milliers de personnes. En raison du grand enthousiasme qui régnait parmi les nouveaux initiés, le projet avait commencé à perdre son caractère secret et est devenu connu aux autorités ottomanes. L’idée d’une révolution pour créer un État grec indépendant s’était alors bien enracinée dans une très grande partie de la nation. En fait, tous les protagonistes de la révolution grecque étaient membres de la Filiki Eteria.

Passeport portant l’emblème de la Filiki Eteria : Les drapeaux portent l’abréviation « La liberté ou la mort ». Le texte est codé. Source : Wikipédia.

Fig. 1. Passeport portant l’emblème de la Filiki Eteria : Les drapeaux portent l’abréviation « La liberté ou la mort ». Le texte est codé. Source : Wikipédia.

La révolution grecque et le mouvement philhellénique

            Par le terme « révolution grecque de 1821 » on désigne la lutte armée des Hellènes contre l’empire ottoman ; une lutte qui se déclencha en février 1821 à Iaşi de Moldavie sous la houlette du prince Alexandre Ypsilantis, pour s’étendre ensuite à l’intérieur du territoire grec, et plus précisément dans le Péloponnèse sous la coordination de son frère, Démétrius. Les opérations militaires ont duré huit ans et ne sont officiellement terminées que par le Protocole de Londres de 1830 qui scella l’adhésion de la Grèce moderne au panthéon des États européens libres. En même temps, la révolution grecque marqua le début du démantèlement de l’empire ottoman et inaugura une série de révolutions en Europe, non plus de caractère politique, comme celles d’Espagne et d’Italie qui la précédèrent, mais désormais de but purement national visant à la formation d’États nouveaux lors d’une période qui a été alors dénommée « l’ère des révolutions[3]. »
            La révolution grecque, qui a sans aucun doute été influencée par les principes des révolutions américaine et française, est inscrite dans le cadre du romantisme, tel qu’exprimé politiquement dans les courants du nationalisme et du libéralisme[4]. Le mouvement philhellénique qui lui est associé est devenu rapidement un courant politique transnational et paneuropéen[5], unissant des personnes de perceptions différentes dans un objectif commun : autour des revendications des Grecs pour la liberté et l’indépendance, s’esquissa, entre les peuples, une amitié transnationale qui alimenta leurs futures revendications nationales[6], ainsi qu’une première idée pour la création d’une civilisation européenne commune[7].
            En France, le philhellénisme, en tant que mouvement –militant et non-militant[8]– est officiellement lancé en 1825 avec la fondation du Comité philhellénique de Paris, dont les membres célèbres et nobles étaient des écrivains, des militaires, des hommes d’affaires, des députés et ministres des espaces politiques souvent opposés. Parmi eux se trouvaient Chateaubriand, Villemain, Horace Sébastiani, Jacques Lafitte, Casimir Périer et Ambroise Firmin-Didot. Tous œuvraient sur deux axes : soit selon une approche politico-militaire, soit dans un but caritatif[9]. Le Comité de Paris participa, tout comme les autres comités français et européens, à l’envoi d’argent et de munitions, mais aussi à l’envoi de combattants[10] dont la plupart partirent de Marseille, port philhellène par excellence[11]. Des réseaux secrets entre la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, qui transitaient souvent par la Suisse, organisaient le recrutement[12].
            Tout au long de la révolution grecque, le mouvement philhellénique devint la force motrice pour le soutien de la lutte des grecs et de leur indépendance[13]. Pour y arriver, le moyen le plus efficace fut les « souscriptions », voire les collectes de fonds organisées par les comités de manière permanente, et qui prenaient diverses formes : abonnements hebdomadaires, parrainages, vente aux enchères d’objets de valeur, dons, abonnements avec des invitations à la presse ou avec des brochures en faveur des Grecs, etc.[14]. En France en particulier, les souscriptions provenaient de toutes les grandes villes et certaines étaient même organisées à travers des loges maçonniques : en 1826, la loge « l’Union à Perpignan » organisa une quête en faveur des Grecs dans toute la ville ; en 1828 à Paris, la loge de la « Vertu et des Arts » composa un chant pour le départ des Français pour la Morée[15], tandis qu’en 1842, une revue maçonnique de Lyon, décrivant l’ampleur de l’effort maçonnique philhellène, révéla que « tous les maçons d’Europe avaient donné de l’argent et avaient fait des démarches en faveur des Grecs[16]. » Dans la même direction, une loge a été créée à Marseille, exclusivement dédiée au philhellénisme. Elle a ensuite évolué en une communauté politico-militaire qui a soutenu les efforts de Charles-Nicolas Fabvier, colonel français et chef du premier corps militaire régulier grec organisé en Grèce avec l’aide du Comité philhellénique de Paris[17]. L’efficacité dudit projet a été sans aucun doute facilitée par la personnalité du duc de Choiseul, chef du « Grand Orient de France » et membre du Comité philhellénique de Paris[18].

Portrait de Charles-Nicolas Fabvier, Musée de la guerre d’Athènes. Source : Wikipédia.

Fig. 2. Portrait de Charles-Nicolas Fabvier, Musée de la guerre d’Athènes. Source : Wikipédia.

Les réseaux secrets de recrutement et les membres des sociétés

            Il a été constaté qu’en Grèce, pendant la période révolutionnaire et capodistrienne (1821-1831), la plupart des militaires philhellènes arrivèrent dans les Îles ioniennes et se rendirent ensuite sur le continent grec pour rejoindre la lutte, par le biais d’organisations politiques européennes secrètes infiltrées dans le territoire grec[19]. Ainsi, l’accès et l’admission des anciens officiers de la Grande Armée aux divers mouvements nationaux et libéraux, qui déferlèrent sur la Méditerranée en XIXe siècle, s’effectuèrent à travers des réseaux secrets, des réseaux de recrutement ou des sociétés secrètes formées pour le combat et la guerre[20]. Les réseaux francs-maçons, en particulier, « étaient très présents dans ces circulations » étant donné qu’ « ils offraient une structure transnationale […] commode pour cette circulation de l’information et des hommes » ; d’autant plus quand les militaires, comme c’était la tendance alors, vivaient cet «  éloignement avec le sentiment de servir leur patrie[21]. »
            Plus particulièrement, après la chute de Napoléon, les représentants des mouvements libéraux furent amenés à organiser des sociétés secrètes, qui n’étaient rien de plus que des partis politiques illégaux, vu qu’ils n’étaient plus capables de s’exprimer politiquement de manière libre. La réaction contre l’autocratie prit donc la forme d’une « conspiration[22] » internationale sur la base de laquelle se fondait la bourgeoisie montante. Les sociétés secrètes les plus puissantes avaient été formées en Italie ou en France, et étaient basées sur des rites, des principes et des programmes révolutionnaires auxquels seuls les cadres supérieurs de leur hiérarchie avaient été initiés[23]. Leur expansion s’accéléra de manière si rapide qu’elles couvrirent la plus grande partie de l’Europe occidentale, bien avant la fin du XIXe siècle.
            En Grèce, plus spécifiquement, s’activa une société secrète, appelée « Grande société régénératrice », qui réunissait des officiers français, anglais et grecs, visant à mettre en œuvre une régénération politique à l’échelle européenne, voire l’effondrement des régimes autoritaires soutenus par la Sainte Alliance et l’établissement des gouvernements constitutionnels dans l’Europe entière. Parmi ses membres figuraient des philhellènes éminents, comme le baron Dentzel, les colonels Almeida et Pisa, le philhellène de la première heure et éditeur du premier journal francophone en Grèce, Maxime Raybaud, le chef du Corps régulier de la Grèce, déjà cité, Fabvier, mais aussi des chefs politiques, tel que le prince Dimitrios Ypsilantis et le comte Ioannis Kapodistrias, le futur gouverneur de la Grèce (1828-1831)[24]. Ses membres, appelés les « régénérateurs », avaient pour objectif principal d’imposer des régimes parlementaires dans les pays où ils s’activaient et, chose importante, ils se distinguaient des agents étrangers qui promouvaient les objectifs des Grandes Puissances, surveillaient leurs propres compatriotes libéraux, et exprimaient souvent des intérêts contradictoires avec eux[25]. Pendant la période capodistrienne (1828-1831), ladite société a maintenu des comités dans les principales villes grecques, dont la mission était de promouvoir les différents projets politiques dans l’État grec nouvellement créé.
            En outre, beaucoup de Français, et plus encore les combattants philhellènes italiens étaient des révolutionnaires, voire des « carbonari ». Plusieurs étaient à la fois francs-maçons et carbonari ou régénérateurs, tels que Fabvier et l’anglais Thomas Gordon[26]. Le lien de la «  charbonnerie française » avec la « carboneria italiana » est d’ailleurs bien connu[27] ; de même que l’interconnexion du carbonarisme avec la maçonnerie –société secrète par excellence– et les idées libérales. Le «  carbonarisme européen » apporta alors sa pierre à l’édifice de l’indépendance hellénique[28] ; cependant, comme on l’a déjà cité, le mouvement des « carbonari » était conçu par les Français comme la confirmation d’une vague libérale qui traversait tout le continent européen[29].
            En effet, les combattants de la Grande Armée ne se préoccupaient pas tellement de l’indépendance de la Grèce proprement dite, et de ses frontières, mais bien plutôt de la liberté, en tant qu’idéal paneuropéen, et de la lutte contre l’absolutisme[30]. Selon Korinthiou, les étrangers visaient principalement à exploiter en faveur du libéralisme politique les perturbations que la création d’un État grec indépendant provoquerait au niveau international[31]. La Grèce devint ainsi progressivement le nouveau refuge des combattants libéraux qui, selon l’expression de Bruyère-Ostells, créèrent un « anti-monde libéral » contre la Sainte Alliance[32]. Un exemple éloquent est de nouveau Fabvier qui, après son départ d’Espagne, fut accusé par la police française qui le surveillait d’« appartenir à la conspiration internationale[33]. »
            D’autres carbonari qui se sont trouvés en Grèce étaient des militaires recrutés dans les différentes capitales de l’Europe par des représentants du chef de la « carboneria italiana », le général Pepe, « véritable point de convergence de la diaspora militaire européenne[34]. » Plusieurs d’entre eux arrivèrent en Grèce après la répression du mouvement libéral espagnol et celui de Naples, certains motivés par Fabvier lui-même[35]. Des «  comtes carbonari » éminents (Palma, Pecchio, Collegno, Santarosa et Porro) se précipitèrent également, dès le début de la révolution, d’offrir leurs services au gouvernement révolutionnaire grec dans des domaines névralgiques, tels que la justice, l’armée, les finances, etc[36]. D’autres étaient des militaires de premier rang, comme le chef du « Bataillon des philhellènes » de l’armée régulière grecque, Tarella, et le chevalier Griffoni dont le brevet carbonaro fut tracé à Corinthe en 1822[37]. En fait, il a été constaté que dans cette ville s’établit un foyer carbonaro grec, de même qu’à Nauplie en 1827, où des brevets carbonari grecs ont été aussi trouvés[38]. Cependant, les dirigeants diplomatiques grecs se sont précipités dès le déclenchement de la lutte de dissocier la révolution grecque du carbonarisme, voulant convaincre l’Europe que la guerre des Hellènes était menée pour l’indépendance et la libération d’une nation chrétienne[39].
            En plus de leur inclusion dans des schémas secrets politiquement libéraux, les officiers philhellènes les plus connus étaient également des francs-maçons[40]. Comme nous l’avons déjà mentionné, beaucoup d’entre eux ont été organisés dans leur descente en Grèce à travers des loges maçonniques, et en particulier celle de Marseille[41]. Certains érudits français, en soulignant ce point, osent soutenir l’idée que le philhellénisme fut un courant qui s’est développé chez les maçons anglo-français[42]. Bruyère-Ostells, par exemple, présente la conviction que la raison pour laquelle les organisations parapolitiques, paramaçonniques et libérales ont été formées fut le fait que la maçonnerie formelle ne s’était pas été ouvertement exprimée en faveur du libéralisme. Selon lui, la seule question sur laquelle la maçonnerie a laissé apparaître une position consolidée fut la question philhellénique[43]. Le cas particulier de la maçonnerie française de la Grande Armée[44] qui, après la défaite de Napoléon, trouva refuge dans des organisations paramaçonniques pour des raisons politiques est également analysé par Quoy-Bodin dans une perspective similaire[45].
            Incontestablement, la Grèce fut fortement influencée par la franc-maçonnerie qui s’est particulièrement prononcée dans les Îles ioniennes depuis l’époque de leur occupation par les Français républicains (1797-1799) et a articulé son activité autour de la lutte des Grecs pour la liberté[46], tout en fondant des loges dans le territoire libre[47]. Trois loges maçonniques avaient déjà été mises en place sur l’île de Corfou avant le déclenchement de la révolution ; ces loges développèrent par la suite des contacts avec la Filiki Eteria[48]. L’une d’elles fut mise en place par les militaires républicains français qui considéraient cette action comme un moyen astucieux afin de renforcer l’influence française au sein du peuple grec[49]. Mais même après, sous la domination anglaise, on constate l’établissement des loges purement militaires sur le sol de Corfou[50].
            Selon les recherches doctorales de Bruyère-Ostells, environ un tiers des philhellènes appartenaient à une société secrète et beaucoup d’entre eux ont ensuite fréquenté les loges[51], ainsi que les autres organisations paramaçonniques, qui ont été fondées dans divers villes de la Grèce[52]. Fabvier lui-même était membre d’une loge qui rassemblait des officiers français, polonais, allemands, italiens, suisses et danois de l’armée régulière, et dont la dernière réunion connue eut lieu les 2 et 4 janvier 1827 dans l’Acropole d’Athènes assiégée[53]. Cette loge appelée « Les enfants de Sparte et d’Athènes » n’acceptait que des militaires et contribua à forger une réelle solidarité martiale entre les différentes nations philhellènes.

Le portrait du général de division Spyridion Saunier. Source : Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, A’, Documents Saunier.

Fig. 3. Le portrait du général de division Spyridion Saunier. Source : Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, A’, Documents Saunier.

Le cas du général de division Spyridion Saunier

            Un officier de haut rang qui appartenait à une telle loge fut Spyridion Saunier (1798-1863)[54], né à Corfou d’un père français et d’une mère grecque. Lorsque la révolution grecque éclata, Saunier rejoignit l’armée régulière de la Grèce continentale : il prit part à diverses batailles et devint chef de bataillon en 1826 sous Fabvier. Après la lutte grecque, il continua d’offrir ses services à l’armée et atteignit le grade de général de division.
            Saunier admet lui-même son identité maçonnique dans son journal intime, en citant que son père Antoine Saunier, capitaine de la marine française, était aussi un maçon[55]. Peut-être a-t-il été initié à la maçonnerie par son chef, Fabvier, qui fut un maçon très connu[56], ou même, par son ami intime, le comte Dionysios Romas, fondateur de la maçonnerie en Grèce[57] qui œuvra pour la soumission de la loge corfiote « Bienfaisance et Philogénie réunies » au « Grand Orient de France » en 1811[58].
            D’après le témoignage personnel de Saunier, outre les loges maçonniques, il semble que dans le même temps des sociétés grecques illégales ou secrètes, à caractère pourtant national-patriotique, ont été fondées dans le territoire grec libre. De telles sociétés grecques avaient fait leur apparition déjà avant la fin du XVIIIe siècle[59]. L’une d’entre elles, appelée « Filolaos Eteria (que l’on peut traduire par “Société amie du peuple”) », véritable société paramaçonnique, a été fondée par le chef du parti français en Grèce, Ioannis Kolettis, à Nauplie en 1825, dans le but de soutenir la lutte pour la libération grecque[60]. Toutes ces associations secrètes étaient des organes illégaux de la bourgeoisie grecque et disposaient d’un mécanisme organisationnel complexe avec des fondations internationales[61].
            Saunier « avait prêté serment » dans une telle société dans la ville de Modon (Méthoni), dans le Péloponnèse, en 1836 –comme il le confesse lui-même dans l’une de ses notes manuscrites dispersées[62] et dans son journal intime de la même année[63]. Il en est de même en 1837, lorsqu’il fait encore référence à un comité de serment pour « MM. les officiers et les sociétés secrètes[64] », en confirmant que ces sociétés étaient en fait de caractère national-patriotique. Des citations similaires sont faites dans son journal en 1839 et encore en 1840, d’où la participation des officiers à ces sociétés est solidement documentée[65]. Peut-être s’agissait-il des sociétés secrètes soutenues par les cercles libéraux qui avaient des branches en Grèce, comme la « Grande société régénératrice » mentionnée plus haut, puisque la majorité des officiers grecs avaient des croyances politiques libérales et constitutionnelles[66]. Dans tous les cas, Saunier, grâce à son activation au sein de ces sociétés, a renforcé et a maintenu ses contacts avec ses compagnons d’armes et ses chefs militaires étrangers, pas seulement en Grèce, mais aussi en France.
            Son fils, Othon Saunier, avait également rejoint la franc-maçonnerie. Chef médecin dans la Marine grecque, il fut le directeur du premier hôpital naval du Pirée (près d’Athènes) et le fondateur de l’hôpital naval de l’île de Salamine[67]. Il servit en tant que « premier superviseur » de la loge « Eleftheria » (Liberté) au Pirée, selon un hommage contenu dans le bulletin maçonnique Pythagoras où il est présenté en tant que « docteur, chirurgien, fondateur du service de santé de la Marine grecque[68]. » Plus impressionnant encore, son diplôme maçonnique a été tracé dans une collection privée. Il lui attribue le rang d’« enseignant » le 7 novembre 1869 et il est publié à Palerme ; il en ressort qu’Othon a été «  initié au rite maçonnique italien du Grand Orient à l’âge de 35 ans environ[69]. »
            Le thème des sociétés secrètes dans l’Europe du XIXe siècle est incontestablement très vaste. Mais à propos de leur engagement dans la lutte pour la libération de la Grèce, une chose reste à être dite en conclusion aujourd’hui : tous les officiers grecs et philhellènes, qui furent membres des formations secrètes ou révolutionnaires, ont servi la Grèce, l’épée à la main, unissant leurs efforts à la voix de personnalités philhellènes du monde entier qui avaient fait de la cause grecque leur étendard. Avec leur action, ils projetèrent le philhellénisme en tant qu’expression des idéaux de l’humanisme et de la liberté, dans un mouvement que le monde n’avait pas connu jusqu’alors. Peu importe si cette entreprise gigantesque fut officiellement organisée par des comités philhelléniques ou en marge de la légalité, au sein des sociétés secrètes. C’est qui est le plus important c’est que, malgré tous les inconvénients, elle a été couronnée de succès et a permis à un peuple, qui versait son sang pendant des années et des années, de rester libre et indépendant.

La signature franc-maçonnique du général de division Spyridion Saunier. Source : Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, A’, Documents Saunier.

Fig. 4. La signature franc-maçonnique du général de division Spyridion Saunier. Source : Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, A’, Documents Saunier.

[1] Voir « Ιστορικό τεκμήριο Φιλικής Εταιρείας » [« Documents historiques de la Filiki Eteria »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 106, 2016, p. 6-27.
https://www.grandlodge.gr/img/Pithagoras_106.pdf [consulté le 20/11/2022].

[2] Voir sur cela, KRITIKOS Panagiotis, « Ο Ιωάννης Καποδίστριας τέκτων κανονικός » [«  Ioannis Kapodistirias un maçon régulier »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 106, 2016, p. 157-173. https://www.grandlodge.gr/img/Pithagoras_106.pdf [consulté le 20/11/2022].

[3] HOBSBAWM, Eric, The Age of Revolution 1789-1848, First Vintage Books, New York, 1996.

[4] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Le philhellénisme, creuset d’un romantisme politique européen ? », in RAULET Gérard, Les romantismes politiques en Europe, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2009, p. 417-439.
[5] Ibid.

[6] Voir, THIESSE Anne-Marie, La création des identités nationales, Europe XVIIIe-XXe siècle, Point Seuil, Paris, 1999.
[7] PROVATA Despina, « Regards saint-simoniens sur la Grèce insurgée : L’éphémère Producteur (1825-1826) », The Historical Review/La Revue Historique, vol. XVI, 2019, p. 119-140.
[8] La distinction entre les philhellènes « combattants » et « non-combattants » est faite sur la base de leur participation, ou non, à l’action armée, car beaucoup d’entre eux, même sur le territoire grec, ont contribué à la lutte avec leurs idées et non avec l’épée.
[9] Pour la composition du comité et son action, voir BARAU Denys, « La mobilisation des philhellènes en faveur de la Grèce, 1821-1829 », in CAMBRÉZY Luc – LASSAILLY-JACOB Véronique, Populations réfugiées. De l’exil au retour, IRD, Paris, 2001, p. 37-76.
[10] Ibid, p. 53-54.
[11] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Le philhellénisme… », op. cit., p. 417-439.
[12] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Internationale libérale ou contre-monde libéral ? Des degrés et des espaces d’opposition aux Restaurations », in CARON Jean-Claude, LUIS Jean-Philippe, Rien appris, rien oublié ? Les Restaurations dans l’Europe postnapoléonienne (1814-1830), Presses universitaires de Rennes, p. 365-378.
[13] Voir TSAGKARAKI Anastasia, Les philhellènes français dans la lutte pour l’indépendance grecque, Athènes, 2019, livre électronique dans https://www.academia.edu [consulté le 20/11/2022].
[14] BARAU Denys, « La mobilisation… », op. cit., p. 59-62.
[15] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux maçonniques et paramaçonniques des officiers de la Grande Armée engagés dans les mouvements nationaux et libéraux », Cahiers de la Méditerranée, 72, 2006, p. 153-169, et « Le Philhellénisme… », op. cit., p. 417-439.
[16] BOSSU Jean, Les francs-maçons français au secours de la Grèce insurgée (1821-29), 1975, 15 p., Fonds Jean Bossu, Archives départementales des Vosges, 42 J, Br 5350.
[17] HIVERT-MESSECA Yves, L’Europe sous l’acacia : Histoire des Franc-maçonneries européennes du XVIIIe siècle à nos jours, vol. II, Hervy, Paris, 2014.
[18] BARAU Denys, « La mobilisation… », op. cit., p. 60-61.

[19] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές εταιρείες κατά την Καποδιστριακή περίοδο » [« Les sociétés secrètes pendant la période capodistrienne »], Παρνασσός [Parnassos], L, 2, 1988, p. 233-254.

[20] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 153.

[21] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « De l’Empereur au Libertador : circulations et exils d’officiers napoléoniens entre Europe et Amérique après 1815 » in DIAZ Delphine, MOISAND Jeanne, Exils entre deux mondes : migrations et espaces politiques atlantiques au XIXe siècle, Les Perséides, Mordelles, 2014, p. 45-61.

[22] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit., p. 241.

[23] Ibid.

[24] Ibid, p. 233-254.

[25] Ibid, p. 245.

[26] HIVERT-MESSECA Yves, L’Europe…, op. cit., et BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 417-418. KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit., p. 247-248.
[27] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Internationale libérale… », op. cit., p. 369, ainsi que LAMBERT Pierre-Arnaud, La Charbonnerie française 1821-1823, Presses universitaires de Lyon, Lyon,1990.
[28] KONOMOS Ntinos, « Μυστικές εταιρείες στα χρόνια της εθνεγερσίας » [« Des sociétés secrètes pendant la Régénération »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 101, 2011, p. 190-222. https://fliphtml5.com/zjah/qkxq/basic/201-250 [consulté le 20/11/2022].
[29] NAGY Laurent, « Chapitre 24. Partir défendre la Constitution à Naples (1820-1821). Les volontaires français face au souvenir du decennio francese » in DELPU Pierre-Marie, MOULLIER Igor, TRAVERSIER Mélanie, Le royaume de Naples à l'heure française. Revisiter l'histoire du decennio francese (1806-1815), Presses Universitaires de Septentrion, 2018, p. 395.
[30] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux…&bnsp;», op. cit., p. 161.
[31] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit., p. 239.
[32] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Internationale libérale… », op. cit., p. 369.
[33] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 159.
[34] NAGY Laurent, « Chapitre 24… », op. cit., p. 402.
[35] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 159-161.

[36] NOVARINO Marco, « The contribution of Alerino Palma di Cesnola to the Independence and consolidation of the Greek Nation », Italian support for the Greek Revolution: 1821-1832, A dress rehearsal for the Risorgimento, ETP books, Athènes, 2021 p. 114-115.
[37] KONOMOS Ntinos, « Μυστικές… », op. cit.
[38] Un brevet en langue italienne et un en grec conservé dans le musée Benaki d’Athènes. Voir, Ibid.
[39] VOGLI Elpida, « ‘Πολίτευμα Ευρωπαϊκόν’: Απόψεις για το πολίτευμα των Ελλήνων κατά τον Αγώνα, 1821-1828 » [« ‘Régime européen’ : Points de vue sur le régime des Grecs pendant la lutte, 1821-1828 »], Ελληνικά [Ellinika], 49, 1999, 2, p. 347-365.
[40] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, «  Réseaux… », op. cit., p. 153.
[41] GRENET Mathieu, «  La loge et l’étranger : Les Grecs dans la Franc-maçonnerie marseillaise au début du XIXe siècle », Cahiers de la Méditerranée, 72, 2006, p. 225-243.
[42] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 153-169. HIVERT-MESSECA Yves, L’Europe…, op. cit.

[43] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 156. Aussi, du même auteur, « Le parcours d’officiers issus de la Grande Armée : une redéfinition des cultures politiques dans la première moitié du XIXe siècle ? », Histoire, économie & société, 2, 2008, p. 89-101.
[44] Sur la relation des militaires avec les sociétés secrètes voir : NODIER Charles, BAZIN Jacques Rigomer, LOMBARD DE LANGRES Vincent, Histoire des sociétés secrètes de l’Armée et des conspirations militaires qui ont eu pour objet la destruction de Bonaparte, Gide fils etc, Paris, 1815.
[45] QUOY-BODIN Jean-Luc, « Le militaire en Maçonnerie (XVIIIème-XIXème siècles) », Histoire, économie et société, 1983, 2e année, 4, p. 549-576.
[46] DUCRET Bernard, Franc-maçonnerie et fondation de la Grèce, 2020, p. 5.
[47] GRENET Mathieu, « La loge… », op. cit.
[48] DUCRET Bernard, Franc-maçonnerie…, op. cit., et KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit.
[49] QUOY-BODIN Jean-Luc, « Le militaire… », op. cit., p. 570.
[50] KALOGEROPOULOS Edy, « Η ιστορία της Βασιλικής Αψίδας στην Κέρκυρα » [« L’histoire de l’Arc Royal à Corfou »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 101, op. cit., p. 83-137.
[51] DUCRET Bernard, Franc-maçonnerie…, op. cit., p. 9.
[52] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 156, 159.
[53] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Le Philhellénisme… », op. cit., p. 428.

[54] Les trois points sous la forme d’un triangle dans sa signature sont révélateurs de son allégeance maçonnique. TSAGKARAKI Anastasia, Η ζωή και το έργο του Σπυρίδωνα Σωνιέρου: συμβολή στις ελληνογαλλικές πολιτισμικές και στρατιωτικές σχέσεις, [La vie et l’œuvre de Spyridion Saunier : contribution aux relations culturelles et militaires franco-grecques], thèse de doctorat sous la direction de PROVATA Despina, Université Nationale et Capodistrienne d’Athènes, 2020, disponible sur : https://www.didaktorika.gr/eadd/handle/10442/48534 [consulté le 20/11/2022].
[55] Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, C’, journal de 1849.
[56] BOSSU Jean, « Francs-Maçons d’autrefois : XXII : Le Général Fabvier, combattant de la liberté », Renaissance traditionnelle, 53, Paris, 1983, p. 55-56.
[57] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit.
[58] KALOGEROPOULOS Edy, « Η ίδρυση της Στοάς La Beneficenza, πρώτης στον ελλαδικό χώρο και ο άγνωστος κεφαλλονίτης τέκτονας Μάρκος Χαρβούρης » [« La fondation de la loge La Beneficenza, la première dans le territoire grec et le maçon inconnu Marcos Harvouris de Céphalonie »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 101, op. cit., p. 223-236.
[59] FOTIADIS Dimitrios, Η Επανάσταση του Εικοσιένα [La révolution de 1821], vol. A, Athènes, 1977, p. 236-238.
[60] KONOMOS Ntinos, « Μυστικές… », op. cit.
[61] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit.

[62] Archives générales d’État grec, Collection…, op. cit., B’, note manuscrite de Saunier de 1828-1862.
[63] Archives générales d’État grec, Collection…, op. cit., C’, journal de 1836.
[64] Ibid, journal de 1837.

[65] Ibid, journaux de 1839 et de 1840.

[66] GEROZISIS Triantafyllos, Το σώμα των αξιωματικών και η θέση του στη σύγχρονη ελληνική κοινωνία 1821-1975, [Le corps d’officiers et son rôle dans la société grecque moderne 1821-1975], vol. A, Dodoni, Athènes, p. 76.

[67] TSAGKARAKI Anastasia, Ο αρχίατρος Όθωνας Σωνιέρος και η άγνωστη ιστορία του πρώτου Ναυτικού Νοσοκομείου Πειραιώς [Le médecin en chef Othon Sauner et l’histoire inconnue du premier hôpital naval du Pirée], Athènes, 2021.
[68] Voir, bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 105, 2015, p. 200. ΠΥΘΑΓΟΡΑΣ (2015) Pages 201 – 250 – FlipPDFDownload | FlipHTML5 [consulté le 20/11/2022].

La « Filiki Eteria » : une société secrète aux origines de la révolution grecque

            Le 14 septembre 1814, trois patriotes grecs basés à Odessa, en Russie –Skoufas, Tsakalov et Xanthos– établirent une organisation secrète appelée « Filiki Eteria ». Sa mission était de mettre en place un plan très optimiste, celui de l’organisation d’une révolution générale des Grecs contre l’empire ottoman dans le but ultime de créer un État grec.
            Aujourd’hui, « personne ne peut nier que cette organisation fut influencée par la franc-maçonnerie, dans le contexte des grands mouvements libéraux et démocratiques de l’Europe qui ébranlèrent, en fait, l’ordre établi de ce continent[1]. » Ainsi, l’identité du comité de sa direction, qui fut nommé « Autorité invisible », était complètement inconnue et entourée d’un tel mysticisme qu’on laissa croire que derrière la société se trouvaient les personnalités les plus importantes de l’Europe. L’initiation eut un caractère cérémonial et inclut divers rangs dans une hiérarchie pyramidale ; tous les documents furent codés.
            Dans les premières années, les membres de la société, peu nombreux, étaient principalement situés dans certaines parties de la Russie. En 1818, cependant, lorsque les principaux membres de l’organisation ont déménagé à Constantinople, de nombreuses initiations de nouveaux membres eurent lieu. La société continua encore à se développer rapidement en 1819 : la plupart des primats et des grands prêtres du Péloponnèse en Grèce, ainsi que plusieurs personnalités importantes des régions du continent grec et des îles de la mer Ionienne et de la mer Égée, avaient rejoint l’association. En 1820, la Filiki Eteria s’était étendue à toutes les régions de Grèce et aux communautés grecques à l’étranger. En conséquence, l’organisation dépassa les 3 000 membres. Pendant tout ce temps, ses fondateurs œuvraient pour trouver une personnalité qui pourrait en assumer le commandement. Après avoir échoué à convaincre Ioannis Kapodistrias, qui était à l’époque le ministre des Affaires étrangères de l’empire russe, ils se dirigèrent vers un officier de haut rang de l’armée russe, le prince Alexandre Ypsilantis[2].
            Dans la dernière période de 1820 et au début de 1821, les initiations avaient pris un caractère si massif que les membres de la Filiki Eteria s’élevaient à des dizaines de milliers de personnes. En raison du grand enthousiasme qui régnait parmi les nouveaux initiés, le projet avait commencé à perdre son caractère secret et est devenu connu aux autorités ottomanes. L’idée d’une révolution pour créer un État grec indépendant s’était alors bien enracinée dans une très grande partie de la nation. En fait, tous les protagonistes de la révolution grecque étaient membres de la Filiki Eteria.

Passeport portant l’emblème de la Filiki Eteria : Les drapeaux portent l’abréviation « La liberté ou la mort ». Le texte est codé. Source : Wikipédia.

Fig. 1. Passeport portant l’emblème de la Filiki Eteria : Les drapeaux portent l’abréviation « La liberté ou la mort ». Le texte est codé. Source : Wikipédia.

La révolution grecque et le mouvement philhellénique

            Par le terme « révolution grecque de 1821 » on désigne la lutte armée des Hellènes contre l’empire ottoman ; une lutte qui se déclencha en février 1821 à Iaşi de Moldavie sous la houlette du prince Alexandre Ypsilantis, pour s’étendre ensuite à l’intérieur du territoire grec, et plus précisément dans le Péloponnèse sous la coordination de son frère, Démétrius. Les opérations militaires ont duré huit ans et ne sont officiellement terminées que par le Protocole de Londres de 1830 qui scella l’adhésion de la Grèce moderne au panthéon des États européens libres. En même temps, la révolution grecque marqua le début du démantèlement de l’empire ottoman et inaugura une série de révolutions en Europe, non plus de caractère politique, comme celles d’Espagne et d’Italie qui la précédèrent, mais désormais de but purement national visant à la formation d’États nouveaux lors d’une période qui a été alors dénommée « l’ère des révolutions[3]. »
            La révolution grecque, qui a sans aucun doute été influencée par les principes des révolutions américaine et française, est inscrite dans le cadre du romantisme, tel qu’exprimé politiquement dans les courants du nationalisme et du libéralisme[4]. Le mouvement philhellénique qui lui est associé est devenu rapidement un courant politique transnational et paneuropéen[5], unissant des personnes de perceptions différentes dans un objectif commun : autour des revendications des Grecs pour la liberté et l’indépendance, s’esquissa, entre les peuples, une amitié transnationale qui alimenta leurs futures revendications nationales[6], ainsi qu’une première idée pour la création d’une civilisation européenne commune[7].
            En France, le philhellénisme, en tant que mouvement –militant et non-militant[8]– est officiellement lancé en 1825 avec la fondation du Comité philhellénique de Paris, dont les membres célèbres et nobles étaient des écrivains, des militaires, des hommes d’affaires, des députés et ministres des espaces politiques souvent opposés. Parmi eux se trouvaient Chateaubriand, Villemain, Horace Sébastiani, Jacques Lafitte, Casimir Périer et Ambroise Firmin-Didot. Tous œuvraient sur deux axes : soit selon une approche politico-militaire, soit dans un but caritatif[9]. Le Comité de Paris participa, tout comme les autres comités français et européens, à l’envoi d’argent et de munitions, mais aussi à l’envoi de combattants[10] dont la plupart partirent de Marseille, port philhellène par excellence[11]. Des réseaux secrets entre la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, qui transitaient souvent par la Suisse, organisaient le recrutement[12].
            Tout au long de la révolution grecque, le mouvement philhellénique devint la force motrice pour le soutien de la lutte des grecs et de leur indépendance[13]. Pour y arriver, le moyen le plus efficace fut les « souscriptions », voire les collectes de fonds organisées par les comités de manière permanente, et qui prenaient diverses formes : abonnements hebdomadaires, parrainages, vente aux enchères d’objets de valeur, dons, abonnements avec des invitations à la presse ou avec des brochures en faveur des Grecs, etc.[14]. En France en particulier, les souscriptions provenaient de toutes les grandes villes et certaines étaient même organisées à travers des loges maçonniques : en 1826, la loge « l’Union à Perpignan » organisa une quête en faveur des Grecs dans toute la ville ; en 1828 à Paris, la loge de la « Vertu et des Arts » composa un chant pour le départ des Français pour la Morée[15], tandis qu’en 1842, une revue maçonnique de Lyon, décrivant l’ampleur de l’effort maçonnique philhellène, révéla que « tous les maçons d’Europe avaient donné de l’argent et avaient fait des démarches en faveur des Grecs[16]. » Dans la même direction, une loge a été créée à Marseille, exclusivement dédiée au philhellénisme. Elle a ensuite évolué en une communauté politico-militaire qui a soutenu les efforts de Charles-Nicolas Fabvier, colonel français et chef du premier corps militaire régulier grec organisé en Grèce avec l’aide du Comité philhellénique de Paris[17]. L’efficacité dudit projet a été sans aucun doute facilitée par la personnalité du duc de Choiseul, chef du « Grand Orient de France » et membre du Comité philhellénique de Paris[18].

Portrait de Charles-Nicolas Fabvier, Musée de la guerre d’Athènes. Source : Wikipédia.

Fig. 2. Portrait de Charles-Nicolas Fabvier, Musée de la guerre d’Athènes. Source : Wikipédia.

Les réseaux secrets de recrutement et les membres des sociétés

            Il a été constaté qu’en Grèce, pendant la période révolutionnaire et capodistrienne (1821-1831), la plupart des militaires philhellènes arrivèrent dans les Îles ioniennes et se rendirent ensuite sur le continent grec pour rejoindre la lutte, par le biais d’organisations politiques européennes secrètes infiltrées dans le territoire grec[19]. Ainsi, l’accès et l’admission des anciens officiers de la Grande Armée aux divers mouvements nationaux et libéraux, qui déferlèrent sur la Méditerranée en XIXe siècle, s’effectuèrent à travers des réseaux secrets, des réseaux de recrutement ou des sociétés secrètes formées pour le combat et la guerre[20]. Les réseaux francs-maçons, en particulier, « étaient très présents dans ces circulations » étant donné qu’ « ils offraient une structure transnationale […] commode pour cette circulation de l’information et des hommes » ; d’autant plus quand les militaires, comme c’était la tendance alors, vivaient cet «  éloignement avec le sentiment de servir leur patrie[21]. »
            Plus particulièrement, après la chute de Napoléon, les représentants des mouvements libéraux furent amenés à organiser des sociétés secrètes, qui n’étaient rien de plus que des partis politiques illégaux, vu qu’ils n’étaient plus capables de s’exprimer politiquement de manière libre. La réaction contre l’autocratie prit donc la forme d’une « conspiration[22] » internationale sur la base de laquelle se fondait la bourgeoisie montante. Les sociétés secrètes les plus puissantes avaient été formées en Italie ou en France, et étaient basées sur des rites, des principes et des programmes révolutionnaires auxquels seuls les cadres supérieurs de leur hiérarchie avaient été initiés[23]. Leur expansion s’accéléra de manière si rapide qu’elles couvrirent la plus grande partie de l’Europe occidentale, bien avant la fin du XIXe siècle.
            En Grèce, plus spécifiquement, s’activa une société secrète, appelée « Grande société régénératrice », qui réunissait des officiers français, anglais et grecs, visant à mettre en œuvre une régénération politique à l’échelle européenne, voire l’effondrement des régimes autoritaires soutenus par la Sainte Alliance et l’établissement des gouvernements constitutionnels dans l’Europe entière. Parmi ses membres figuraient des philhellènes éminents, comme le baron Dentzel, les colonels Almeida et Pisa, le philhellène de la première heure et éditeur du premier journal francophone en Grèce, Maxime Raybaud, le chef du Corps régulier de la Grèce, déjà cité, Fabvier, mais aussi des chefs politiques, tel que le prince Dimitrios Ypsilantis et le comte Ioannis Kapodistrias, le futur gouverneur de la Grèce (1828-1831)[24]. Ses membres, appelés les « régénérateurs », avaient pour objectif principal d’imposer des régimes parlementaires dans les pays où ils s’activaient et, chose importante, ils se distinguaient des agents étrangers qui promouvaient les objectifs des Grandes Puissances, surveillaient leurs propres compatriotes libéraux, et exprimaient souvent des intérêts contradictoires avec eux[25]. Pendant la période capodistrienne (1828-1831), ladite société a maintenu des comités dans les principales villes grecques, dont la mission était de promouvoir les différents projets politiques dans l’État grec nouvellement créé.
            En outre, beaucoup de Français, et plus encore les combattants philhellènes italiens étaient des révolutionnaires, voire des « carbonari ». Plusieurs étaient à la fois francs-maçons et carbonari ou régénérateurs, tels que Fabvier et l’anglais Thomas Gordon[26]. Le lien de la «  charbonnerie française » avec la « carboneria italiana » est d’ailleurs bien connu[27] ; de même que l’interconnexion du carbonarisme avec la maçonnerie –société secrète par excellence– et les idées libérales. Le «  carbonarisme européen » apporta alors sa pierre à l’édifice de l’indépendance hellénique[28] ; cependant, comme on l’a déjà cité, le mouvement des « carbonari » était conçu par les Français comme la confirmation d’une vague libérale qui traversait tout le continent européen[29].
            En effet, les combattants de la Grande Armée ne se préoccupaient pas tellement de l’indépendance de la Grèce proprement dite, et de ses frontières, mais bien plutôt de la liberté, en tant qu’idéal paneuropéen, et de la lutte contre l’absolutisme[30]. Selon Korinthiou, les étrangers visaient principalement à exploiter en faveur du libéralisme politique les perturbations que la création d’un État grec indépendant provoquerait au niveau international[31]. La Grèce devint ainsi progressivement le nouveau refuge des combattants libéraux qui, selon l’expression de Bruyère-Ostells, créèrent un « anti-monde libéral » contre la Sainte Alliance[32]. Un exemple éloquent est de nouveau Fabvier qui, après son départ d’Espagne, fut accusé par la police française qui le surveillait d’« appartenir à la conspiration internationale[33]. »
            D’autres carbonari qui se sont trouvés en Grèce étaient des militaires recrutés dans les différentes capitales de l’Europe par des représentants du chef de la « carboneria italiana », le général Pepe, « véritable point de convergence de la diaspora militaire européenne[34]. » Plusieurs d’entre eux arrivèrent en Grèce après la répression du mouvement libéral espagnol et celui de Naples, certains motivés par Fabvier lui-même[35]. Des «  comtes carbonari » éminents (Palma, Pecchio, Collegno, Santarosa et Porro) se précipitèrent également, dès le début de la révolution, d’offrir leurs services au gouvernement révolutionnaire grec dans des domaines névralgiques, tels que la justice, l’armée, les finances, etc[36]. D’autres étaient des militaires de premier rang, comme le chef du « Bataillon des philhellènes » de l’armée régulière grecque, Tarella, et le chevalier Griffoni dont le brevet carbonaro fut tracé à Corinthe en 1822[37]. En fait, il a été constaté que dans cette ville s’établit un foyer carbonaro grec, de même qu’à Nauplie en 1827, où des brevets carbonari grecs ont été aussi trouvés[38]. Cependant, les dirigeants diplomatiques grecs se sont précipités dès le déclenchement de la lutte de dissocier la révolution grecque du carbonarisme, voulant convaincre l’Europe que la guerre des Hellènes était menée pour l’indépendance et la libération d’une nation chrétienne[39].
            En plus de leur inclusion dans des schémas secrets politiquement libéraux, les officiers philhellènes les plus connus étaient également des francs-maçons[40]. Comme nous l’avons déjà mentionné, beaucoup d’entre eux ont été organisés dans leur descente en Grèce à travers des loges maçonniques, et en particulier celle de Marseille[41]. Certains érudits français, en soulignant ce point, osent soutenir l’idée que le philhellénisme fut un courant qui s’est développé chez les maçons anglo-français[42]. Bruyère-Ostells, par exemple, présente la conviction que la raison pour laquelle les organisations parapolitiques, paramaçonniques et libérales ont été formées fut le fait que la maçonnerie formelle ne s’était pas été ouvertement exprimée en faveur du libéralisme. Selon lui, la seule question sur laquelle la maçonnerie a laissé apparaître une position consolidée fut la question philhellénique[43]. Le cas particulier de la maçonnerie française de la Grande Armée[44] qui, après la défaite de Napoléon, trouva refuge dans des organisations paramaçonniques pour des raisons politiques est également analysé par Quoy-Bodin dans une perspective similaire[45].
            Incontestablement, la Grèce fut fortement influencée par la franc-maçonnerie qui s’est particulièrement prononcée dans les Îles ioniennes depuis l’époque de leur occupation par les Français républicains (1797-1799) et a articulé son activité autour de la lutte des Grecs pour la liberté[46], tout en fondant des loges dans le territoire libre[47]. Trois loges maçonniques avaient déjà été mises en place sur l’île de Corfou avant le déclenchement de la révolution ; ces loges développèrent par la suite des contacts avec la Filiki Eteria[48]. L’une d’elles fut mise en place par les militaires républicains français qui considéraient cette action comme un moyen astucieux afin de renforcer l’influence française au sein du peuple grec[49]. Mais même après, sous la domination anglaise, on constate l’établissement des loges purement militaires sur le sol de Corfou[50].
            Selon les recherches doctorales de Bruyère-Ostells, environ un tiers des philhellènes appartenaient à une société secrète et beaucoup d’entre eux ont ensuite fréquenté les loges[51], ainsi que les autres organisations paramaçonniques, qui ont été fondées dans divers villes de la Grèce[52]. Fabvier lui-même était membre d’une loge qui rassemblait des officiers français, polonais, allemands, italiens, suisses et danois de l’armée régulière, et dont la dernière réunion connue eut lieu les 2 et 4 janvier 1827 dans l’Acropole d’Athènes assiégée[53]. Cette loge appelée « Les enfants de Sparte et d’Athènes » n’acceptait que des militaires et contribua à forger une réelle solidarité martiale entre les différentes nations philhellènes.

Le portrait du général de division Spyridion Saunier. Source : Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, A’, Documents Saunier.

Fig. 3. Le portrait du général de division Spyridion Saunier. Source : Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, A’, Documents Saunier.

Le cas du général de division Spyridion Saunier

            Un officier de haut rang qui appartenait à une telle loge fut Spyridion Saunier (1798-1863)[54], né à Corfou d’un père français et d’une mère grecque. Lorsque la révolution grecque éclata, Saunier rejoignit l’armée régulière de la Grèce continentale : il prit part à diverses batailles et devint chef de bataillon en 1826 sous Fabvier. Après la lutte grecque, il continua d’offrir ses services à l’armée et atteignit le grade de général de division.
            Saunier admet lui-même son identité maçonnique dans son journal intime, en citant que son père Antoine Saunier, capitaine de la marine française, était aussi un maçon[55]. Peut-être a-t-il été initié à la maçonnerie par son chef, Fabvier, qui fut un maçon très connu[56], ou même, par son ami intime, le comte Dionysios Romas, fondateur de la maçonnerie en Grèce[57] qui œuvra pour la soumission de la loge corfiote « Bienfaisance et Philogénie réunies » au « Grand Orient de France » en 1811[58].
            D’après le témoignage personnel de Saunier, outre les loges maçonniques, il semble que dans le même temps des sociétés grecques illégales ou secrètes, à caractère pourtant national-patriotique, ont été fondées dans le territoire grec libre. De telles sociétés grecques avaient fait leur apparition déjà avant la fin du XVIIIe siècle[59]. L’une d’entre elles, appelée « Filolaos Eteria (que l’on peut traduire par “Société amie du peuple”) », véritable société paramaçonnique, a été fondée par le chef du parti français en Grèce, Ioannis Kolettis, à Nauplie en 1825, dans le but de soutenir la lutte pour la libération grecque[60]. Toutes ces associations secrètes étaient des organes illégaux de la bourgeoisie grecque et disposaient d’un mécanisme organisationnel complexe avec des fondations internationales[61].
            Saunier « avait prêté serment » dans une telle société dans la ville de Modon (Méthoni), dans le Péloponnèse, en 1836 –comme il le confesse lui-même dans l’une de ses notes manuscrites dispersées[62] et dans son journal intime de la même année[63]. Il en est de même en 1837, lorsqu’il fait encore référence à un comité de serment pour « MM. les officiers et les sociétés secrètes[64] », en confirmant que ces sociétés étaient en fait de caractère national-patriotique. Des citations similaires sont faites dans son journal en 1839 et encore en 1840, d’où la participation des officiers à ces sociétés est solidement documentée[65]. Peut-être s’agissait-il des sociétés secrètes soutenues par les cercles libéraux qui avaient des branches en Grèce, comme la « Grande société régénératrice » mentionnée plus haut, puisque la majorité des officiers grecs avaient des croyances politiques libérales et constitutionnelles[66]. Dans tous les cas, Saunier, grâce à son activation au sein de ces sociétés, a renforcé et a maintenu ses contacts avec ses compagnons d’armes et ses chefs militaires étrangers, pas seulement en Grèce, mais aussi en France.
            Son fils, Othon Saunier, avait également rejoint la franc-maçonnerie. Chef médecin dans la Marine grecque, il fut le directeur du premier hôpital naval du Pirée (près d’Athènes) et le fondateur de l’hôpital naval de l’île de Salamine[67]. Il servit en tant que « premier superviseur » de la loge « Eleftheria » (Liberté) au Pirée, selon un hommage contenu dans le bulletin maçonnique Pythagoras où il est présenté en tant que « docteur, chirurgien, fondateur du service de santé de la Marine grecque[68]. » Plus impressionnant encore, son diplôme maçonnique a été tracé dans une collection privée. Il lui attribue le rang d’« enseignant » le 7 novembre 1869 et il est publié à Palerme ; il en ressort qu’Othon a été «  initié au rite maçonnique italien du Grand Orient à l’âge de 35 ans environ[69]. »
            Le thème des sociétés secrètes dans l’Europe du XIXe siècle est incontestablement très vaste. Mais à propos de leur engagement dans la lutte pour la libération de la Grèce, une chose reste à être dite en conclusion aujourd’hui : tous les officiers grecs et philhellènes, qui furent membres des formations secrètes ou révolutionnaires, ont servi la Grèce, l’épée à la main, unissant leurs efforts à la voix de personnalités philhellènes du monde entier qui avaient fait de la cause grecque leur étendard. Avec leur action, ils projetèrent le philhellénisme en tant qu’expression des idéaux de l’humanisme et de la liberté, dans un mouvement que le monde n’avait pas connu jusqu’alors. Peu importe si cette entreprise gigantesque fut officiellement organisée par des comités philhelléniques ou en marge de la légalité, au sein des sociétés secrètes. C’est qui est le plus important c’est que, malgré tous les inconvénients, elle a été couronnée de succès et a permis à un peuple, qui versait son sang pendant des années et des années, de rester libre et indépendant.

La signature franc-maçonnique du général de division Spyridion Saunier. Source : Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, A’, Documents Saunier.

Fig. 4. La signature franc-maçonnique du général de division Spyridion Saunier. Source : Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, A’, Documents Saunier.

[1] Voir « Ιστορικό τεκμήριο Φιλικής Εταιρείας » [« Documents historiques de la Filiki Eteria »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 106, 2016, p. 6-27.
https://www.grandlodge.gr/img/Pithagoras_106.pdf [consulté le 20/11/2022].

[2] Voir sur cela, KRITIKOS Panagiotis, « Ο Ιωάννης Καποδίστριας τέκτων κανονικός » [«  Ioannis Kapodistirias un maçon régulier »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 106, 2016, p. 157-173. https://www.grandlodge.gr/img/Pithagoras_106.pdf [consulté le 20/11/2022].

[3] HOBSBAWM, Eric, The Age of Revolution 1789-1848, First Vintage Books, New York, 1996.

[4] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Le philhellénisme, creuset d’un romantisme politique européen ? », in RAULET Gérard, Les romantismes politiques en Europe, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2009, p. 417-439.

[5] Ibid.

[6] Voir, THIESSE Anne-Marie, La création des identités nationales, Europe XVIIIe-XXe siècle, Point Seuil, Paris, 1999.

[7] PROVATA Despina, « Regards saint-simoniens sur la Grèce insurgée : L’éphémère Producteur (1825-1826) », The Historical Review/La Revue Historique, vol. XVI, 2019, p. 119-140.

[8] La distinction entre les philhellènes « combattants » et « non-combattants » est faite sur la base de leur participation, ou non, à l’action armée, car beaucoup d’entre eux, même sur le territoire grec, ont contribué à la lutte avec leurs idées et non avec l’épée.

[9] Pour la composition du comité et son action, voir BARAU Denys, « La mobilisation des philhellènes en faveur de la Grèce, 1821-1829 », in CAMBRÉZY Luc – LASSAILLY-JACOB Véronique, Populations réfugiées. De l’exil au retour, IRD, Paris, 2001, p. 37-76.

[10] Ibid, p. 53-54.

[11] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Le philhellénisme… », op. cit., p. 417-439.

[12] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Internationale libérale ou contre-monde libéral ? Des degrés et des espaces d’opposition aux Restaurations », in CARON Jean-Claude, LUIS Jean-Philippe, Rien appris, rien oublié ? Les Restaurations dans l’Europe postnapoléonienne (1814-1830), Presses universitaires de Rennes, p. 365-378.

[13] Voir TSAGKARAKI Anastasia, Les philhellènes français dans la lutte pour l’indépendance grecque, Athènes, 2019, livre électronique dans https://www.academia.edu [consulté le 20/11/2022].

[14] BARAU Denys, « La mobilisation… », op. cit., p. 59-62.

[15] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux maçonniques et paramaçonniques des officiers de la Grande Armée engagés dans les mouvements nationaux et libéraux », Cahiers de la Méditerranée, 72, 2006, p. 153-169, et « Le Philhellénisme… », op. cit., p. 417-439.

[16] BOSSU Jean, Les francs-maçons français au secours de la Grèce insurgée (1821-29), 1975, 15 p., Fonds Jean Bossu, Archives départementales des Vosges, 42 J, Br 5350.

[17] HIVERT-MESSECA Yves, L’Europe sous l’acacia : Histoire des Franc-maçonneries européennes du XVIIIe siècle à nos jours, vol. II, Hervy, Paris, 2014.

[18] BARAU Denys, « La mobilisation… », op. cit., p. 60-61.

[19] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές εταιρείες κατά την Καποδιστριακή περίοδο » [« Les sociétés secrètes pendant la période capodistrienne »], Παρνασσός [Parnassos], L, 2, 1988, p. 233-254.

[20] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 153.

[21] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « De l’Empereur au Libertador : circulations et exils d’officiers napoléoniens entre Europe et Amérique après 1815 » in DIAZ Delphine, MOISAND Jeanne, Exils entre deux mondes : migrations et espaces politiques atlantiques au XIXe siècle, Les Perséides, Mordelles, 2014, p. 45-61.

[22] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit., p. 241.

[23] Ibid.

[24] Ibid, p. 233-254.

[25] Ibid, p. 245.

[26] HIVERT-MESSECA Yves, L’Europe…, op. cit., et BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 417-418. KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit., p. 247-248.

[27] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Internationale libérale… », op. cit., p. 369, ainsi que LAMBERT Pierre-Arnaud, La Charbonnerie française 1821-1823, Presses universitaires de Lyon, Lyon,1990.

[28] KONOMOS Ntinos, « Μυστικές εταιρείες στα χρόνια της εθνεγερσίας » [« Des sociétés secrètes pendant la Régénération »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 101, 2011, p. 190-222. https://fliphtml5.com/zjah/qkxq/basic/201-250 [consulté le 20/11/2022].

[29] NAGY Laurent, « Chapitre 24. Partir défendre la Constitution à Naples (1820-1821). Les volontaires français face au souvenir du decennio francese » in DELPU Pierre-Marie, MOULLIER Igor, TRAVERSIER Mélanie, Le royaume de Naples à l'heure française. Revisiter l'histoire du decennio francese (1806-1815), Presses Universitaires de Septentrion, 2018, p. 395.

[30] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux…&bnsp;», op. cit., p. 161.

[31] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit., p. 239.

[32] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Internationale libérale… », op. cit., p. 369.

[33] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 159.

[34] NAGY Laurent, « Chapitre 24… », op. cit., p. 402.

[35] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 159-161.

[36] NOVARINO Marco, « The contribution of Alerino Palma di Cesnola to the Independence and consolidation of the Greek Nation », Italian support for the Greek Revolution: 1821-1832, A dress rehearsal for the Risorgimento, ETP books, Athènes, 2021 p. 114-115.

[37] KONOMOS Ntinos, « Μυστικές… », op. cit.

[38] Un brevet en langue italienne et un en grec conservé dans le musée Benaki d’Athènes. Voir, Ibid.

[39] VOGLI Elpida, « ‘Πολίτευμα Ευρωπαϊκόν’: Απόψεις για το πολίτευμα των Ελλήνων κατά τον Αγώνα, 1821-1828 » [« ‘Régime européen’ : Points de vue sur le régime des Grecs pendant la lutte, 1821-1828 »], Ελληνικά [Ellinika], 49, 1999, 2, p. 347-365.

[40] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, «  Réseaux… », op. cit., p. 153.

[41] GRENET Mathieu, «  La loge et l’étranger : Les Grecs dans la Franc-maçonnerie marseillaise au début du XIXe siècle », Cahiers de la Méditerranée, 72, 2006, p. 225-243.

[42] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 153-169. HIVERT-MESSECA Yves, L’Europe…, op. cit.

[43] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 156. Aussi, du même auteur, « Le parcours d’officiers issus de la Grande Armée : une redéfinition des cultures politiques dans la première moitié du XIXe siècle ? », Histoire, économie & société, 2, 2008, p. 89-101.

[44] Sur la relation des militaires avec les sociétés secrètes voir : NODIER Charles, BAZIN Jacques Rigomer, LOMBARD DE LANGRES Vincent, Histoire des sociétés secrètes de l’Armée et des conspirations militaires qui ont eu pour objet la destruction de Bonaparte, Gide fils etc, Paris, 1815.

[45] QUOY-BODIN Jean-Luc, « Le militaire en Maçonnerie (XVIIIème-XIXème siècles) », Histoire, économie et société, 1983, 2e année, 4, p. 549-576.

[46] DUCRET Bernard, Franc-maçonnerie et fondation de la Grèce, 2020, p. 5.

[47] GRENET Mathieu, « La loge… », op. cit.

[48] DUCRET Bernard, Franc-maçonnerie…, op. cit., et KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit.

[49] QUOY-BODIN Jean-Luc, « Le militaire… », op. cit., p. 570.

[50] KALOGEROPOULOS Edy, « Η ιστορία της Βασιλικής Αψίδας στην Κέρκυρα » [« L’histoire de l’Arc Royal à Corfou »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 101, op. cit., p. 83-137.

[51] DUCRET Bernard, Franc-maçonnerie…, op. cit., p. 9.

[52] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Réseaux… », op. cit., p. 156, 159.

[53] BRUYÈRE-OSTELLS Walter, « Le Philhellénisme… », op. cit., p. 428.

[54] Les trois points sous la forme d’un triangle dans sa signature sont révélateurs de son allégeance maçonnique. TSAGKARAKI Anastasia, Η ζωή και το έργο του Σπυρίδωνα Σωνιέρου: συμβολή στις ελληνογαλλικές πολιτισμικές και στρατιωτικές σχέσεις, [La vie et l’œuvre de Spyridion Saunier : contribution aux relations culturelles et militaires franco-grecques], thèse de doctorat sous la direction de PROVATA Despina, Université Nationale et Capodistrienne d’Athènes, 2020, disponible sur : https://www.didaktorika.gr/eadd/handle/10442/48534 [consulté le 20/11/2022].

[55] Archives générales d’État grec, Collection Vlachogianni, Catalogue B’, dossier 52, C’, journal de 1849.

[56] BOSSU Jean, « Francs-Maçons d’autrefois : XXII : Le Général Fabvier, combattant de la liberté », Renaissance traditionnelle, 53, Paris, 1983, p. 55-56.

[57] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit.

[58] KALOGEROPOULOS Edy, « Η ίδρυση της Στοάς La Beneficenza, πρώτης στον ελλαδικό χώρο και ο άγνωστος κεφαλλονίτης τέκτονας Μάρκος Χαρβούρης » [« La fondation de la loge La Beneficenza, la première dans le territoire grec et le maçon inconnu Marcos Harvouris de Céphalonie »], bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 101, op. cit., p. 223-236.

[59] FOTIADIS Dimitrios, Η Επανάσταση του Εικοσιένα [La révolution de 1821], vol. A, Athènes, 1977, p. 236-238.

[60] KONOMOS Ntinos, « Μυστικές… », op. cit.

[61] KORINTHIOS Ioannis, « Οι μυστικές… », op. cit.

[62] Archives générales d’État grec, Collection…, op. cit., B’, note manuscrite de Saunier de 1828-1862.

[63] Archives générales d’État grec, Collection…, op. cit., C’, journal de 1836.

[64] Ibid, journal de 1837.

[65] Ibid, journaux de 1839 et de 1840.

[66] GEROZISIS Triantafyllos, Το σώμα των αξιωματικών και η θέση του στη σύγχρονη ελληνική κοινωνία 1821-1975, [Le corps d’officiers et son rôle dans la société grecque moderne 1821-1975], vol. A, Dodoni, Athènes, p. 76.

[67] TSAGKARAKI Anastasia, Ο αρχίατρος Όθωνας Σωνιέρος και η άγνωστη ιστορία του πρώτου Ναυτικού Νοσοκομείου Πειραιώς [Le médecin en chef Othon Sauner et l’histoire inconnue du premier hôpital naval du Pirée], Athènes, 2021.

[68] Voir, bulletin maçonnique Πυθαγόρας [Pythagoras], 105, 2015, p. 200. ΠΥΘΑΓΟΡΑΣ (2015) Pages 201 – 250 – FlipPDFDownload | FlipHTML5 [consulté le 20/11/2022].

[69] Voir, article et photo sur : Leandros: Το Τεκτονικό Δίπλωμα του Όθωνος Σωνιέρου (leandroslk.blogspot.com)[consulté le 20/11/2022].

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