Lilian Camie
Résumé
Notre article porte sur trois folios enluminés du manuscrit contenant le poème intitulé Liber ad honorem Augusti, composé par Pierre d’Éboli, également enlumineur du manuscrit. L’objectif est d’analyser comment autour de l’empereur du Saint-Empire Henri VI, lors de sa conquête de la Sicile dans les années 1190, un discours de légitimation par l’image est produit. En effet, loin de décrire passivement des cérémonies et démonstrations de pouvoir, ces illustrations construisent une véritable narration de légitimation et de souveraineté. Les trois folios représentent l’empereur Henri VI et sa femme Constance de Hauteville pratiquer des adventus, rituels politiques hérités de l’Antiquité consistant en l’accueil officiel d’un empereur au sein d’une ville. Notre propos entend montrer comment, dans le Liber, l’image prend ses distances avec le texte du poème pour élaborer un discours iconographique propre, dont la fonction est d’occulter la réalité de la conquête derrière un récit triomphal.
Détails
Chronologie : XIIe siècle
Lieux : Sicile
Mots-clés : Rituels politiques – Images médiévales – Adventus – Pierre d’Éboli – Henri VI – Constance de Hauteville – Sicile
Chronology: XIIth century
Location: Sicily
Keywords: Political rituals – Medieval images – Adventus – Pierre of Éboli – Henry VI – Constance of Hauteville – Sicily
Plan
I – Les Hohenstaufen aux portes du royaume de Sicile
1. Le grand adventus militaire d’Henri VI
2. L’adventus de Constance à Salerne : le pendant dynastique
3. L’entrée d’Henri VI à Palerme
II – La dissimulation de la conquête dans les entrées de l’empereur
1. Arce et Palerme : deux conquêtes travesties en entrées solennelles
2. La christologie de l’adventus
III – L’absence de couronnement : le projet de l’unio regni ad imperium
1. Ce que le Liber ne figure pas : le couronnement royal de 1194
2. L’unio regni ad imperium : définition et enjeux politiques
3. L’adventus de Palerme comme acte fondateur de l’unio
Conclusion
Pour citer cet article
Référence électronique
CAMIE Lilian, “De l’adventus à l’unio : plasticité et interprétations iconographiques de trois folios illustrant un rituel politique (fin XIIe siècle)", Revue de l’Association des Jeunes Chercheurs de l’Ouest [En ligne], n°6, 2026, mis en ligne le 14 septembre 2026, consulté le 14 septembre 2026 à 4h08, URL : https://ajco49.fr/2026/09/14/de-ladventus-a-lunio-plasticite-et-interpretations-iconographiques-de-trois-folios-illustrant-un-rituel-politique-fin-xiie-siecle/
L’Auteur
Lilian CAMIE
Lilian Camie est titulaire depuis 2025 d’un master de recherche en histoire à l’Université Côte d’Azur. Son mémoire de recherche, encadré par Rosa-Maria Dessì et Michel Lauwers, porte sur l’iconographie des rituels politiques dans le Liber ad honorem Augusti de Pierre d’Éboli. Ses centres d’intérêt se situent à l’intersection de l’histoire des images médiévales et de leurs usages politiques par les différentes autorités (royales, impériales, ecclésiales, communales). Il s’intéresse également à l’histoire de l’institution ecclésiastique, des pratiques et expériences religieuses ainsi qu’à l’analyse du fonctionnement social des formes de pouvoir, le tout dans une perspective anthropologique.
Droits d’auteur
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« Moi, Maître Pierre d’Éboli, fidèle serviteur de l’empereur, j’ai rédigé ce livre en l’honneur de l’empereur. Fais de moi, Seigneur, un signe, afin que les partisans de Tancrède me voient et soient confondus. Par un bienfait, que mon Seigneur prenne soin de moi, ainsi que mon Dieu, qui est et sera loué dans les siècles des siècles. Amen. »[1]
C’est par ce colophon que le poète Pierre d’Éboli termine son œuvre majeure, le Liber ad honorem Augusti, dont le seul manuscrit existant est aujourd’hui conservé à la Burgerbibliothek de Berne (ms. 120). Le manuscrit contient cinquante-deux folios d’images et cinquante-deux folios de poèmes – associant narration en vers au verso des folios et cycles iconographiques au recto : il est évident que la fonction du codex dépasse la simple chronique pour proposer une véritable mise en scène du pouvoir impérial d’Henri VI et de sa femme Constance de Hauteville. L’œuvre se présente comme un véritable panégyrique composé en trois livres. Les deux premiers retracent les antécédents et le déroulement de la conquête – la naissance de sa fille Constance de Hauteville avec sa troisième femme (fol. 96r), jusqu’à la mort du roi Guillaume II (1166-1189) et la conquête du royaume par les Hohenstaufen. Le troisième célèbre le couple impérial et leur fils, le futur Frédéric II. Si l’identité de Pierre d’Éboli n’est jamais explicitée (décrit que comme poeta au sein de l’œuvre), nous disposons néanmoins d’éléments permettent de mieux cerner sa personnalité[2]. Homme de lettres, chroniqueur et médecin – il portait le titre de magister, réservé aux docteurs en médecine –, on lui attribue le De balneis puteolanis (Les Bains de Pouzzoles), un traité médical décrivant une trentaine de thermes de la région dont l’original est aujourd’hui perdu ; de même qu’un autre texte, lui aussi perdu, les Mira Federici gesta, sans doute un éloge de Frédéric Ier Barberousse, qui révèle sa proximité avec le pouvoir.
La genèse du Liber s’inscrit dans un contexte politique lourd d’enjeux. L’œuvre fut composée à la demande de Conrad de Querfurt, chancelier impérial depuis 1194, dans un atelier rattaché au cercle de la cour impériale en Italie du Sud dont le nombre d’enlumineurs est, comme le suppose l’historien allemand Théo Kölzer – ayant publié une édition traduite en allemande du Liber en 1994[3] – indéterminé mais multiple[4]. Il relate la conquête de la Sicile par Henri VI contre Tancrède de Lecce – petit-fils illégitime du roi Roger II – entre les années 1191 et 1194. L’enjeu de cette entreprise était pour Henri VI d’affirmer son droit sur le trône sicilien, droit qu’il revendique par son mariage avec Constance de Hauteville, à la suite de la mort du neveu de cette dernière, le roi Guillaume II, en 1189. Le Liber naît donc d’un impératif de légitimation : celui d’un souverain dont le titre sur un territoire nouvellement conquis demeurait contesté. Le manuscrit comprend un grand nombre de rituels illustrés – le couronnement impérial d’Henri VI (fol. 105r) ou le couronnement royal (illégitime selon l’œuvre) de Tancrède de Lecce (fol. 102r), les funérailles royales de Guillaume II de Sicile (fol. 97r et 98r), la proskynèse (fol. 129r) ou encore l’usage de la corde au cou comme rituel judiciaire infamant (fol. 137r) – qui forment un récit iconographique cohérent au service d’un discours politique délibéré.
C’est précisément sur l’une des catégories de rituels les plus récurrentes de ce manuscrit que le présent article entend s’arrêter : l’adventus, rituel hérité de l’Antiquité romaine[5] consistant, pour l’époque médiévale, en l’accueil du souverain dans une église, un monastère ou une ville (cette dernière décorée pour l’occasion) organisé par les citoyens – clergé comme laïcs – alors placés dans un ordre social précis (occursus) et ce en dehors des murs de la cité (susceptio) afin qu’il puisse faire une entrée solennelle. Enracinées dans la culture politique urbaine du monde méditerranéen, les souverains médiévaux d’Occident surent au long du Moyen Âge, particulièrement aux Xe et XIe siècles à la suite des croisades[6], s’approprier ces entrées solennelles particulièrement prisées. Leur fortune dans le monde médiéval fut bien établie, et le rituel connut une longue postérité : dans le royaume de France notamment, les entrées royales restèrent un instrument privilégié de la mise en scène du pouvoir, du XIVe siècle jusqu’à l’époque moderne[7].
C’est ainsi qu’il nous semble utile de montrer comment les représentations de l’adventus (ou « joyeuse entrée ») dans le Liber construisent un discours visuel de légitimation politique au service des Hohenstaufen, en déclinant par ailleurs le même rituel sous différentes formes. Notre contribution s’articulera en trois temps. Nous examinerons d’abord les quatre adventus du couple impérial tels que le Liber les met en images – des premières entrées en territoire sicilien jusqu’à la prise de Palerme –, afin de montrer que le rituel y est systématiquement convoqué et décliné, formant une série iconographique cohérente. Nous nous arrêterons ensuite sur ce que ces images dissimulent, en voyant comment Pierre d’Éboli transfigure des conquêtes militaires en entrées triomphales, ce en investissant la figure du souverain d’une dimension christologique. Nous montrerons enfin que l’absence d’images du couronnement royal d’Henri VI comme roi de Sicile, le 25 décembre 1194 ne se comprend pleinement qu’à la lumière du projet de l’unio regni ad imperium, dont les adventus constituent, image après image, la démonstration iconographique.
I) Les Hohenstaufen aux portes du royaume de Sicile
Avant d’en venir à l’analyse iconographique proprement dite, il nous faut souligner un fait qui structure l’ensemble des folios que nous allons examiner : Henri VI et Constance de Hauteville ne pratiquent pas un adventus, mais plusieurs. Les folios 108r, 111r et 134r du Liber mettent en scène cinq entrées solennelles distinctes – quatre pour l’empereur, une pour l’impératrice –, échelonnées entre 1191 et 1194, des premières pénétrations en territoire sicilien jusqu’à la prise de Palerme, la capitale du royaume. Cette répétition n’est pas anodine. Elle signale que l’adventus n’est pas, dans l’économie du Liber, un épisode parmi d’autres, mais un motif délibérément récurrent, convoqué à chaque étape décisive de la conquête.
A) Le grand adventus militaire d’Henri VI
Les images du fol. 108r (fig. 1) illustrent l’entrée d’Henri VI dans le royaume de Sicile en 1191, lors de sa première campagne en direction de Naples. Le folio se compose de trois scènes distinctes, représentant la chevauchée de l’empereur à travers trois lieux successifs : l’abbaye du Mont-Cassin, le fort de Rocca d’Arce et la ville de Capoue.
Fig. 1. Pierre d’Éboli, Les entrées de l’empereur Henri VI dans le royaume de Sicile et à l’abbaye du Mont-Cassin, fort de Rocca d’Arce et Capoue, pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 108r (dernier quart du XIIe siècle).
La première scène (fig. 2) représente l’arrivée d’Henri VI au Mont-Cassin. L’empereur y est montré à cheval, coiffé de la couronne impériale et portant un sceptre, tous deux mis en valeur par un rouge vif rehaussé de feuilles d’or. Il est accompagné de ses troupes, détail récurrent sur les trois scènes du folio. Il est accueilli par l’abbé Roffredo dell’Isola, qualifié par le titulus de « très fidèle » (« Rofridus fidelissimus abbas »), ainsi que par des moines identifiables à leur tonsure.
Fig. 2. Pierre d’Éboli, Les entrées de l’empereur Henri VI dans le royaume de Sicile et à l’abbaye du Mont-Cassin, fort de Rocca d’Arce et Capoue (détail : l’entrée d’Henri VI à l’abbaye du Mont-Cassin), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 108r (dernier quart du XIIe siècle).
Le Mont-Cassin est représenté dans une version miniaturisée sur la droite du folio. En contrebas de la montagne figure un groupe de personnages disposés en rang, sans tonsure cléricale et sans titulus explicatif : l’historien allemand Théo Kölzer y voit vraisemblablement les habitants de la commune voisine de San Germano, sans qu’il soit possible de le confirmer avec certitude.
La deuxième scène (fig. 3) figure la prise du fort de Rocca d’Arce, situé au nord du Mont-Cassin. On y voit le châtelain Matteo Borrello remettre à Henri VI les clés du fort, main droite tendue vers l’empereur, en génuflexion.
Fig. 3. Pierre d’Éboli, Les entrées de l’empereur Henri VI dans le royaume de Sicile et à l’abbaye du Mont-Cassin, fort de Rocca d’Arce et Capoue (détail : l’entrée d’Henri VI au fort de Rocca d’Arce), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 108r (dernier quart du XIIe siècle).
La troisième et dernière scène (fig. 4) représente l’entrée imminente de l’empereur à Capoue. À l’extérieur des murs de la ville, Henri VI est accueilli par l’évêque de la cité, revêtu de la crosse et de la mitre, qui tend la main droite vers lui et est suivi d’un cortège clérical.
Fig. 4. Pierre d’Éboli, Les entrées de l’empereur Henri VI dans le royaume de Sicile et à l’abbaye du Mont-Cassin, fort de Rocca d’Arce et Capoue (détail : l’entrée d’Henri VI dans la ville de Capoue), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 108r (dernier quart du XIIe siècle).
De l’index gauche, l’empereur semble désigner la ville qu'il s’apprête à pénétrer. Cette troisième scène présente un intérêt double : elle constitue l’une des rares sources iconographiques médiévales de l’entrée d’un empereur dans une ville, et elle offre une illustration particulièrement fidèle du rituel de l’adventus.
Mais c’est en considérant les trois scènes ensemble que se dessine une hypothèse plus large. La chevauchée d’Henri VI à travers Mont-Cassin, Rocca d’Arce et Capoue ne serait-elle pas, dans la construction narrative et iconographique du Liber, une forme de grand adventus militaire ? Ces trois lieux, que l’on pourrait qualifier de “portes d’entrées" du royaume de Sicile, formeraient alors une séquence délibérément composée visant à affirmer la domination d’Henri VI sur un royaume qu’il considère comme un droit légitime et qu’il s’apprête à conquérir ; d’autant plus qu’il s’agit de la prise de possession d’un monastère (clergé régulier), d’un château tenu par un seigneur laïque et d’une seigneurie épiscopale. Chaque entrée répète et redouble la précédente, instaurant d’emblée l’adventus comme le geste politique par excellence de la pénétration Hohenstaufen dans le royaume normand.
B) L’adventus de Constance à Salerne : le pendant dynastique
Le fol. 111r (fig. 5) offre un cas singulier dans notre étude : ici l’adventus n’est pas accompli par Henri VI mais par son épouse, l’impératrice Constance de Hauteville, qui fait une entrée triomphante dans la ville de Salerne (« Quando imperatrix triumphans Salernum ingreditur »). Sa présence dans la série des entrées solennelles du Liber n’est pas anecdotique : fille de Roger II, fondateur du royaume de Sicile (en 1130), c’est par elle qu’Henri VI peut fonder un droit dynastique sur le trône normand, venant doubler le droit impérial qu’il revendique par ailleurs. Ici son adventus n’est pas le doublon de ceux de l’empereur, il en est le complément indispensable.
Fig. 5. Pierre d’Éboli, Entrée de Constance de Hauteville à Salerne et scènes de combat (détail : l’entrée de Constance à Salerne), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 111r (dernier quart du XIIe siècle).
Le contexte de la scène est le suivant : tandis qu’Henri VI mène le siège de Naples (avril 1191), des messagers de Salerne viennent solliciter auprès de l’empereur que l’impératrice se rende dans leur ville. Cette requête n’est pas anodine : elle traduit une fracture politique locale entre les habitants de la cité, favorables aux Hohenstaufen, et leur archevêque Nicolas d’Ajello – fils du chancelier du royaume de Sicile et conseiller influent de Tancrède de Lecce –, dont l’hostilité à Henri VI avait cristallisé l’opposition populaire à son égard. Le poème en fol. 109v précise la teneur de la demande : les Salernois souhaitent que Constance vienne « siéger fièrement dans la ville de son père [Roger II] ». L’image du fol. 111r montre alors l’impératrice arrivant à cheval, coiffée de sa couronne et tenant dans sa main droite un objet – sceptre ? rameau ? – mis en valeur par le même rouge vif employé pour les insignes impériaux à travers tout le Liber. Elle est accompagnée de quatre personnes sans tituli, ainsi que d’un enfant faisant vraisemblablement office de palefrenier, tenant la martingale (ou les rênes ?) de son cheval.
L’occursus est composé de deux groupes positionnés à l’extérieur des murs de la cité : à gauche, six hommes sont désignés comme les citoyens de Salerne ; à droite, six femmes nobles, dont deux tiennent des tiges s’apparentant, au vu de leur forme, à des palmes. Le poème associé à l’image confirme la nature rituelle de la scène en évoquant l’entrée de l’impératrice. Mais c’est surtout le terme d’« osanna » (hosanna) employé dans le poème (« Urbs ruit et domine plaudit osanna sue ») qui est ici décisif[8]. Il s’agit en effet de l’exclamation de joie poussée par le peuple lors de l’entrée du Christ à Jérusalem, telle que la rapporte l’Évangile selon Matthieu (21, 1-11). L’entrée de Constance dans Salerne est ainsi explicitement assimilée à l’entrée christique du dimanche des Rameaux, conférant au rituel une dimension à la fois politique et spirituelle dans laquelle l’autorité impériale est présentée comme ordonnée par Dieu. Le moment rituel devient une catharsis collective, renforçant les liens entre l’impératrice – et par ricochet, l’empereur – et ses sujets.
C) L’entrée d’Henri VI à Palerme
Le fol. 134r (fig. 6) s’inscrit dans la chronologie du manuscrit entre les mois de février et décembre 1194. La mort de Tancrède de Lecce, rival d’Henri VI au trône, laissa cette année-là le champ libre à l’empereur pour achever la conquête du royaume : Mont-Cassin et San Germano, Salerne, Favara et enfin Palerme, la capitale, furent successivement soumis.
Fig. 6. Pierre d’Éboli, Quatre châteaux en Sicile. L’empereur reçoit trois émissaires de Palerme et entre dans la ville (détail : l’adventus de l’empereur à Palerme), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 134r (dernier quart du XIIe siècle).
C’est lors de son entrée dans cette dernière qu’Henri VI pratiqua un adventus en « grande » pompe, comme l’annonce le titulus. L’entrée est représentée selon les mêmes codes iconographiques que ceux des folios précédents : l’empereur à cheval, couronné, accompagné de ses troupes, accueilli hors les murs par un occursus organisé. La palme que tient Henri VI de la main gauche, mise en valeur par le rouge vif caractéristique des insignes impériaux dans le Liber, fait écho aux fol. 105r et 108r, nouant visuellement les trois folios les uns aux autre. C’est précisément cette cohérence iconographique qui fait du fol. 134r non pas un adventus isolé, mais l’aboutissement d’une série. En reprenant les mêmes éléments formels – le souverain à cheval, la couronne, les insignes, l’occursus extérieur aux murs, les gestes d’accueil –, Pierre d’Éboli signale que l’entrée de Palerme appartient au même paradigme rituel que les entrées de Mont-Cassin, Rocca d’Arce, Capoue et Salerne. La répétition du geste crée ici un effet d’accumulation : chaque adventus accompli renforce rétrospectivement les précédents et anticipe le suivant, jusqu’à ce que Palerme, capitale du royaume, vienne clore et couronner la série. C’est la signification politique de cette clôture – ce qu’elle dissimule et ce qu’elle projette – que les parties suivantes s’attacheront à démêler.
II) La dissimulation de la conquête dans les entrées de l’empereur
Si la partie précédente a mis en évidence la sérialité des adventus du couple impérial, il reste à comprendre ce que cette répétition accomplit politiquement. Car les folios 108r, 111r et 134r ne se contentent pas de mettre en scène des entrées solennelles : ils en construisent une image délibérément orientée, qui dissimule autant qu’elle révèle. C’est précisément là que la plasticité de l’image du rituel prend toute sa mesure. Si, comme le rappelle Philippe Buc, les usages et sens d’un rite peuvent être manipulés afin de mener à d’« amusantes pirouettes narratives » tournant à la dérision celui qui le pratique, si ce n’est à une véritable « inversion des termes mêmes du rituel »[9], les images du Liber provoquent l’opération inverse : Pierre d’Éboli retourne la plasticité de l’image du rite au profit de l’empereur, en faisant passer pour des adventus spontanés et triomphaux ce qui fut, dans au moins deux cas, plus le résultat d’une conquête par la force. Par là même, il investit ces entrées d’une aura christologique qui confère à l’autorité impériale une dimension spirituelle que la seule victoire militaire n’aurait pu produire.
A) Arce et Palerme : deux conquêtes travesties en entrées solennelles
Le fol. 108r offre un premier exemple de ce travestissement, particulièrement net dans la scène de Rocca d’Arce. La remise des clés du fort par Matteo Borrello pourrait, à première vue, être lue comme une entrée solennelle consentie : le châtelain en génuflexion, la main droite tendue vers l’empereur, reproduit les gestes codifiés de l’accueil rituel. Or le titre du poème au fol. 107v dissipe toute ambiguïté, avec son intitulé sans équivoque : « Lorsque la forteresse d’Arce a été capturée par la force »[10]. Le fort fut incendié par Henri VI le 30 avril 1191, ainsi que la commune voisine d’Arce. L’entrée de l’empereur ne s’est donc pas faite avec le consentement de ses hôtes, mais sous la contrainte de son appareil militaire. L’image fige pourtant une scène de reddition ordonnée, presque cérémonielle, que le poème contredit formellement : Pierre d’Éboli substitue à la réalité d’une prise de force l’apparence d’un geste ritualisé, convertissant une capitulation en adventus.
C’est toutefois le cas de Palerme qui offre l’exemple le plus saisissant de cette dissimulation. Le titulus de l’image célèbre un adventus accompli « avec une noble pompe et un glorieux triomphe ». De même, le poème associé y présente une entrée solennelle décrite comme spontanée et pacifique :
« Lorsque César eut reçu les ambassadeurs d’une si grande fidélité, / il ordonna qu’on jouît de la ville dans une paix triomphale. / Aussitôt l’édit impérial retentit parmi tous : / que nul ne s’avise de causer le moindre grief ; / que fantassins et cavaliers préservent soigneusement les vergers, / et que l’entrée de César [Henri VI] ne pèse sur aucune verdure. / Après que le héraut eut proclamé ces ordres à travers les rangs, / César entra dans la ville avec une armée pacifique»[11].
Or la Chronique d’Othon de Saint-Blaise, moine bénédictin contemporain des événements, rédigée au plus tard vers 1209-1210, contredit frontalement cette version. En approchant de Palerme, l’empereur décida de mettre la capitale en état de siège, faisant irruption dans le jardin royal et y faisant même massacrer les animaux du jardin royal pour nourrir son armée[12]. La ville ne se rendit qu’au bout de deux jours de siège, le 17 septembre 1194, comme l’attestent les Regesta Imperii[13]. Cette « joyeuse entrée » ne s’est donc probablement faite que sous le joug de la menace. Othon de Saint-Blaise rapporte que, sous la pression d’Henri VI campant devant les murs de la cité, les Palermitains durent négocier des conditions de paix avant de procéder à l’entrée solennelle : les citoyens, craignant l’animosité de l’empereur, se rendirent sans combattre, offrant leur soumission et demandant humblement les conditions de paix[14]. Une fois ces conditions établies, Othon décrit avec une précision instructive l’organisation de l’occursus. La ville entière fut ornée de tapisseries et de guirlandes, parfumée d’encens et de myrrhe, et les citoyens en rangs ordonnés :
« les citoyens sortirent en cortège par groupes ordonnés selon leur dignité, leur condition et leur âge : les nobles dans leur cohorte, les anciens et les hommes d’âge mûr dans leur rang, puis les plus jeunes et les plus vigoureux, ensuite la jeunesse, les adolescents imberbes et les enfants en bas âge, tous parés d’ornements équestres et vêtus d’habits de toutes couleurs »[15].
À l’entrée de l’empereur, la foule se prosterna le visage contre terre « selon la coutume du pays »[16], avant qu’Henri VI ne soit reçu au palais et comblé de présents.
De tout cela – le siège, la capitulation, la négociation –, le Liber ne dit mot. Ni les vers ni les images n’en font état. Mais ce silence est lui-même un argument : Pierre d’Éboli ne se contente pas d’embellir les faits, il les recompose par l’image intégralement. Derrière la façade d’harmonie et l’esprit de concorde que Pierre d’Éboli s’efforce d’ériger dans son récit se dissimule ce que Christina Pössel désigne comme l’illusion propre au cadre ritualisé : une illusion de consensus qui, le temps de la performance, permettait aux souverains d’agir comme si elle était réelle[17]. Le Liber produit ici un simulacre imagé parfaitement orchestré, dont la fonction n’est pas de restituer l’adventus tel qu’il s’est déroulé, mais de dissimuler tous les clivages possibles et de faire figurer tel ce qui aurait dû se dérouler pour que l’autorité impériale apparaisse incontestée.
B) La christologie de l’adventus
La dissimulation de la conquête ne s’arrête cependant pas à l’effacement de la violence coercitive. Elle opère à un niveau symbolique plus profond, en investissant les entrées solennelles du couple impérial d’une aura christologique qui confère à leur autorité une légitimité d’ordre spirituel[18]. C’est ici que deux éléments iconographiques et textuels, jusqu’alors simplement décrits, révèlent leur pleine signification. Le premier est la palme qu’Henri VI tient de la main gauche sur le fol. 134r. Cet élément n’est pas nommé dans le poème associé à l’image : il s’agit avant tout d’une composante purement iconographique. Or la palme est, dans l’imagerie chrétienne médiévale, l’attribut par excellence de l’entrée du Christ à Jérusalem lors du dimanche des Rameaux, telle que la rapportent les Évangiles – la foule coupant des rameaux et les étendant sur le chemin du Christ (Matthieu 21, 1-11 ; Jean 12, 13). En représentant l’empereur tenant cette palme lors de son adventus dans la capitale du royaume, Pierre d’Éboli établit une équivalence visuelle entre l’entrée impériale et l’entrée messianique : Henri VI n’est pas seulement un conquérant victorieux, il est figuré comme un souverain dont l’avènement est voulu et attendu, à l’image du Christ entrant dans sa ville.
Le second élément, peut-être encore plus explicite, est le terme d’« osanna » (hosanna) employé dans le poème associé à l’adventus de Constance à Salerne (« la ville se précipita au-devant d’elle et lui acclama hosanna »)[19]. Il s’agit là de l’exclamation de joie que la foule pousse lors de l’entrée du Christ à Jérusalem, telle que la rapporte précisément l’Évangile selon Matthieu (21, 1-11) : « Hosanna au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! ». L’entrée de Constance dans Salerne est ainsi explicitement assimilée, dans le texte du poème, à l’entrée christique du dimanche des Rameaux. La dimension est à la fois politique et spirituelle : l’acclamation populaire, ici convoquée sous la forme de l’hosanna évangélique, transforme l’entrée de l’impératrice en épiphanie, en manifestation d’une autorité ordonnée par Dieu. En cela l’image du moment rituel tente de retranscrire une catharsis collective, dans laquelle les Salernois, en acclamant Constance, reconnaissent non seulement sa légitimité dynastique normande, mais la nature quasi-sacrée du pouvoir qu’elle incarne avec son époux.
Pris ensemble, ces deux cas évoqués dessinent une cohérence christologique qui traverse l’ensemble des adventus du Liber. Celle-ci n’est pas fortuite : dans un article traitant des adventus ottoniens David Warner a montré que ce rituel, à l’époque médiévale, était structurellement modelé sur l’entrée christique à Jérusalem, et qu’il servait de « vecteur d’un langage exprimant une intention, un droit acquis et un droit contesté »[20]. Pierre d’Éboli ne fait que pousser cette logique à son terme : en superposant à l’entrée impériale la figure du Christ acclamé, il fait de la légitimité Hohenstaufen non plus une question de force ou de droit – alors contestables –, mais une vérité d’ordre quasi-providentiel, inscrite dans l’iconographie du rituel elle-même. Ce que le Liber donne à voir, c’est un couple de souverains attendus, salués et bénis dont la venue accomplit, dans l’ordre temporel, ce que l’entrée du Christ avait accompli dans l’ordre spirituel.
III) L’absence de couronnement : le projet de l’unio regni ad imperium
Les deux parties précédentes ont mis en évidence deux dimensions complémentaires des adventus du Liber : leur sérialité d’une part, qui fait de chaque entrée un maillon d’une chaîne rituelle délibérément composée ; leur fonction de transfiguration christologique d’autre part, qui convertit la conquête en avènement et le conquérant en souverain providentiel. Il reste à comprendre pourquoi. Quel est, en dernière analyse, le projet politique que ces images servent ? C’est ici qu’une absence au sein du manuscrit – plus éloquent que n’importe lequel de ses folios – s’impose comme la clé de lecture de l’ensemble.
A) Ce que le Liber ne figure pas : le couronnement royal de 1194
Dans la chronologie du Liber, le fol. 134r, qui figure l’adventus de Palerme étudié, précède ce qui devrait logiquement constituer le passage de l’ensemble du manuscrit : le couronnement royal d’Henri VI comme roi de Sicile, célébré le 25 décembre 1194 dans la cathédrale de Palerme. Or cette image est absente. Ni les illustrations ni les poèmes du Liber n’en font état. Le manuscrit passe sous silence un événement qui, dans toute chronique ou panégyrique médiéval, aurait constitué le point d’orgue du récit – d’autant plus que Pierre d’Éboli n’hésite pas à représenter d’autres couronnements : celui d’Henri VI comme empereur (fol. 105r), ou encore celui, délibérément dégradé, de Tancrède de Lecce comme roi – dit illégitime – de Sicile (fol. 102r). Que le couronnement royal du 25 décembre 1194 soit le seul à manquer ne saurait être selon nous accidentel. Ce silence est d’autant plus frappant que les Regesta Imperii attestent sans ambiguïté la tenue de la cérémonie. L’événement a bien eu lieu ; supposant donc que c’est Pierre d’Éboli – ou le chancelier Conrad, si ce n’est Henri lui-même – qui aurait choisi de ne pas le représenter. Un tel manquement mérite donc d’être interrogé non comme une lacune, mais comme un argument : comme le geste iconographique le plus significatif de tout le manuscrit, précisément parce qu’il est, pour reprendre un terme propre aux archéologues, négatif.
B) L’unio regni ad imperium : définition et enjeux politiques
C’est ici que le principe d’unio regni ad imperium (« l’union du royaume [de Sicile] et de l’empire [le Saint-Empire romain germanique] ») tel que le définit Théo Kölzer[21] s’avère décisif pour comprendre la logique du folio. Ce principe politique fut formulé par Henri VI en mai 1191, soit un mois après son couronnement impérial, lorsqu’il revendiqua pour la première fois un antiquum ius imperii comme fondement juridique de son expédition de conquête contre le royaume normand de Sicile. Ce droit, ravivé à partir de la politique italienne de Charlemagne et de ses successeurs ottoniens, légitimait la conquête du royaume et signifiait qu’Henri VI percevait la Sicile comme un territoire déjà acquis de droit à l’empire germanique, ce avant même sa conquête effective.
Ce fondement juridique vient s’articuler à un second titre, d’ordre dynastique : le mariage d’Henri VI avec Constance, fille de Roger II, fondateur du royaume de Sicile. Par ce mariage, l’empereur pouvait revendiquer la Sicile à la fois par le droit impérial – l’antiquum ius imperii – et par le droit du sang normand que lui transmettait son épouse. C’est précisément cette double légitimité que l’unio entendait fondre en un seul ordre politique : celui d’un empire qui absorbe le royaume non pas comme un territoire conquis, mais comme une terre déjà sienne, restituée à son titulaire légitime.
C’est là que le rôle de Constance dans le Liber prend également toute sa signification politique. Fille de Roger II, c’est par elle qu’Henri VI peut incarner la continuité dynastique normande, sans laquelle le droit impérial demeurerait une abstraction juridique sans ancrage dans l’histoire du royaume. Son adventus à Salerne – dans « la ville de son père », comme le précise explicitement le poème – n’est pas un épisode secondaire : il est la mise en images du titre dynastique, le moment où le sang normand est rendu visible et reconnu, tandis que les adventus d’Henri VI figurent le titre impérial. En cela, si les deux époux, dans la série des folios, ne pratiquent pas au vu des images la même forme de rituel, ils incarnent iconographiquement les deux piliers de l’unio. Dans cette logique, ni Henri, ni le chancelier Conrad, ni Pierre d’Éboli n’auraient jugé nécessaire de représenter le couronnement royal du 25 décembre 1194 : par son mariage avec Constance, la mort de Guillaume II et son droit impérial à la conquête, l’empereur considérait la Sicile comme une extension naturelle et inévitable du Saint-Empire. Pour autant, si le couronnement royal du 25 décembre 1194 fut maintenu, c’est qu’il répondait à une double nécessité : affirmer une légitimité directe sur le royaume, d’une part, et – surtout – couper court aux prétentions des fils héritiers de Tancrède de Lecce (Roger III et Guillaume III), d’autre part, en incarnant par ce geste la continuité dynastique normande que le seul droit impérial ne pouvait suffire à garantir auprès des partisans issus de la noblesse locale sicilienne susceptible de les soutenir.
C) L’adventus de Palerme comme acte fondateur de l’unio
C’est à la lumière de ce projet politique que le silence sur le couronnement royal du 25 décembre 1194 cesse d’être, selon nous, une énigme. Si Pierre d’Éboli n’a pas représenté la cérémonie de Palerme, c’est parce que, dans la logique de l’unio, ce couronnement était redondant, voire potentiellement contre-productif. Couronner Henri VI roi de Sicile, c’eût été reconnaître que la Sicile était un royaume distinct, gouverné par un titre royal séparé de la dignité impériale, et donc admettre implicitement qu’elle avait à être conquise plutôt que restituée. C’eût été, en d’autres termes, contredire par l’image la thèse même que le Liber s’emploie à construire depuis son premier folio. L’adventus de Palerme accomplit, lui, précisément ce que le couronnement n’aurait pas dû faire. En figurant une entrée solennelle et triomphale dans la capitale du royaume, sans aucune allusion à un acte de prise de possession formelle, Pierre d’Éboli suggère qu’Henri VI entre à Palerme non comme un nouveau roi qui reçoit sa couronne, mais comme un souverain qui retrouve ce qui lui revient de droit. Le titulus du fol. 134r est sur ce point révélateur : il ne dit pas qu’Henri VI est fait roi, mais qu’il « entre dans Palerme avec une noble pompe et un glorieux triomphe » (« Cum pompa nobili et triumpho glorioso Augustus ingreditur Panormum »). Le terme retenu est Augustus – l’Auguste, le titre impérial –, et non rex : c’est l’empereur qui entre dans Palerme, et non le roi de Sicile qui y sera couronné.
Relus à cette lumière, l’ensemble des adventus du Liber révèlent leur cohérence profonde et leur logique téléologique. Les entrées du fol. 108r à Mont-Cassin, Rocca d’Arce et Capoue ne sont pas de simples étapes militaires : elles sont les premiers gestes d’une restitution progressive, par lesquels Henri VI prend possession, une à une, des portes du royaume qui lui revient. L’adventus de Constance à Salerne, quant à lui, inscrit dans cette série le titre dynastique normand, rendant visible le droit du sang aux côtés du droit impérial. Et l’entrée de Palerme, sur le fol. 134r, vient clore et couronner la démonstration : non par un couronnement, mais par un adventus geste plus ancien, plus profond et politiquement plus fort, parce qu’il dit non pas qu’Henri VI reçoit un titre, mais qu’il exerce une souveraineté qui ne lui a jamais été retirée.
Conclusion
Au terme de cette étude, une évidence s’impose : les adventus du Liber ad honorem Augusti ne constituent pas un simple ornement narratif de la conquête Hohenstaufen, ils en sont l’argument central. Cette démonstration repose sur un instrument que l’article a tenté de mettre en lumière : la malléabilité propre à l’image. Ce que Pierre d’Éboli manipule n’est pas tant le rituel de l’adventus lui-même – dont les codes demeuraient relativement stables – que sa représentation iconographique.
En choisissant ce qu’il figure et ce qu’il tait, en redistribuant les attributs, en superposant la palme christologique à l’entrée militaire ou l’hosanna évangélique à l’acclamation des sujets, il fait de l’image un instrument plastique capable de couvrir des registres radicalement différents – la capitulation sous la contrainte et l’entrée triomphale, le titre impérial et le droit du sang normand – tout en maintenant une apparence de légitimité incontestée. Que l’entrée à Palerme ait été précédée d’un siège, que celle d’Arce ait été une prise de force, rien de tout cela n’affleure dans le récit iconographique – ni d’ailleurs dans les poèmes : image et texte conspirent ensemble à la même dissimulation. C’est le croisement avec des sources extérieures au Liber – la Chronique d’Othon de Saint-Blaise, les Regesta Imperii –qui permet seul de reconstituer ce que le manuscrit, dans ses deux registres, a délibérément.
C’est précisément cette capacité de l’image à produire une réalité politique plutôt qu’à la restituer qui confère au fol. 134r toute sa portée. En désignant l’entrant comme Augustus – et non rex –, Pierre d’Éboli signale que l’adventus de Palerme n’est pas le moment où Henri VI reçoit un titre, mais celui où il exerce une souveraineté qui ne lui a, en théorie, jamais été retirée. Le couronnement royal du 25 décembre 1194 n’a dès lors pas à être figuré : le représenter eût été admettre que la Sicile était un royaume à recevoir, et non une terre à recouvrer. Son absence n’est pas une lacune, mais l’argument le plus fort du manuscrit.
En cela, pour reprendre la distinction de Christina Pössel, les images du Liber n’opèrent pas dans une « catégorie d’action » – définissant le rituel par ce qui est fait –, mais dans une « catégorie d’intention et de perception »[22] : elles sont construites pour un public de cour, voire pour l’empereur lui-même, et leur fonction est non pas de décrire mais de produire. Si l’étude des rituels politiques constitue encore aujourd’hui un champ actif de la recherche[23], les travaux croisant rituels politiques et iconographie médiévale demeurent rares en France. C’est cette lacune que notre article a tenté – à son échelle – de combler, en montrant que l’image médiévale ne saurait être réduite à l’illustration passive du texte qu’elle accompagne, ni à la simple transcription visuelle d’un événement. Dans le cadre du Liber ad honorem Augusti, elle est un instrument à part entière de construction du pouvoir : non pas le reflet d’une réalité politique, mais sa mise en forme souhaitée.
[1] Nous nous basons ici sur l’édition de Delle Donne Fulvio, Petrus de Ebulo De rebus Siculis Carmen, Basilicata University Press, Potenza, 2020, p. 221.
[2] Dizionario Biografico degli Italiani – Volume 83 (2015), « Pietro da Eboli », site Treccani, 2005. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/pietro-da-eboli_%28Dizionario-Biografico%29/ [consulté le 03 mai 2026].
[3] Pierre d’Éboli, Petrus de Ebulo, Liber ad honorem Augusti sive de rebus Siculis. Eine Bilderchronik der Stauferzeit aus des Burgerbibliothek Bern, Kölzer Théo, Stähli Marlis (éd.), Sigmaringen, Jan Thorbecke, 1994.
[4] Ibid., p. 247.
[5] Voir Maccormak Sabine G., Art and ceremony in late antiquity, Londres-Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 1981.
[6] Shepard Jonathan, « Adventus, arrivistes and rites of rulership in Byzantium and France in the tenth and eleventh Century », in beihammer Alexander, constantinou Stavroula, parani Maria (dir.), Court Ceremonies and Rituals of Power in Byzantium and the Medieval Mediterranean, Leiden, Brill, 2013. p. 342. Voir aussi Bérenger Agnès, Perrin-Saminadayar Éric, Les entrées royales et impériales. Histoire, représentation et diffusion d’une cérémonie publique, de l’Orient ancien à Byzance. De l’archéologie à l’histoire, Paris, De Boccard, 2009.
[7] Guenée Bernard, Lehoux François, Les entrées royales françaises (1328 à 1515), Paris, Éditions du CNRS, 1968.
[8] Delle donne Fulvio, Petrus de Ebulo De rebus Siculis Carmen, Op. Cit., p. 73.
[9] Buc Philippe, Dangereux rituels. De l’histoire médiévale aux sciences sociales, Paris, Presses Universitaires de France, 2003, p. 49.
[10] Delle Donne Fulvio, Petrus de Ebulo De rebus Siculis Carmen, Op. Cit., p. 61. Traduction personnelle.
[11] Ibid., p. 165. Particula XXXIX, fol. 133v. Traduction personnelle.
[12] Othon de Saint-Blaise, Die Chronik Ottos von St. Blasien und Die Marbacher Annalen, Schmale Franz-Joseph (éd.), Darmstadt, WGM, 2018, p. 176.
[13] Regesta imperii. Die Regesten des Kaiserreiches unter Heinrich VI. 1165 (1190)-1197, Böhmer Johann Friedrich (éd.), Clèves, Böhlau Verlag, 1972, p. 153.
[14] Othon de Saint-Blaise, Die Chronik Ottos von St. Blasien, Op. Cit., p. 116.
[15] Ibid., p. 118. Traduction personnelle.
[16] Ibid., p. 118. Traduction personnelle.
[17] Pössel Christina, « The magic of early medieval ritual », Early Medieval Europe, vol. 17/2, 2009, p. 123.
[18] Sur la christianisation de l’adventus voir Dufraigne Pierre, « Adventus Augusti, Adventus Christi. Recherche sur l’exploitation idéologique et littéraire d’un cérémonial dans l’Antiquité tardive », Thèse d’histoire, sous la direction de Jacques Fontaine, Université Paris-Sorbonne, 1991.
[19] Delle Donne Fulvio, Petrus de Ebulo De rebus Siculis Carmen, Op. Cit., p. 73. Particula XVI, fol. 110v. Traduction personnelle.
[20] Warner David A., « Ritual and Memory in the Ottonian Reich : The Ceremony of Adventus », Speculum, vol. 76, n°2, 2001, p. 260-261. Traduction personnelle.
[21] Kölzer Théo, « Unio regni ad imperium », site Treccani, 2005. URL : Unio regni ad imperium – Encyclopédie – Treccani [consulté le 03 avril 2026].
[22] Pössel Christina, « The magic of early medieval ritual », Art. Cit., p. 117.
[23] Voir Depreux Philippe, Gouverner l’Empire en Occident, des Carolingiens au règne de Conrad II (737-1039). Symbolique du pouvoir et pratiques sociales, Les Belles Lettres, Paris, 2025 ; voir aussi Gravel Martin, « Rejouer avec le feu : Dangereux rituel, vingt-cinq ans après », Médiévales, n°89, 2025, p. 207-223.
« Moi, Maître Pierre d’Éboli, fidèle serviteur de l’empereur, j’ai rédigé ce livre en l’honneur de l’empereur. Fais de moi, Seigneur, un signe, afin que les partisans de Tancrède me voient et soient confondus. Par un bienfait, que mon Seigneur prenne soin de moi, ainsi que mon Dieu, qui est et sera loué dans les siècles des siècles. Amen. »[1]
C’est par ce colophon que le poète Pierre d’Éboli termine son œuvre majeure, le Liber ad honorem Augusti, dont le seul manuscrit existant est aujourd’hui conservé à la Burgerbibliothek de Berne (ms. 120). Le manuscrit contient cinquante-deux folios d’images et cinquante-deux folios de poèmes – associant narration en vers au verso des folios et cycles iconographiques au recto : il est évident que la fonction du codex dépasse la simple chronique pour proposer une véritable mise en scène du pouvoir impérial d’Henri VI et de sa femme Constance de Hauteville. L’œuvre se présente comme un véritable panégyrique composé en trois livres. Les deux premiers retracent les antécédents et le déroulement de la conquête – la naissance de sa fille Constance de Hauteville avec sa troisième femme (fol. 96r), jusqu’à la mort du roi Guillaume II (1166-1189) et la conquête du royaume par les Hohenstaufen. Le troisième célèbre le couple impérial et leur fils, le futur Frédéric II. Si l’identité de Pierre d’Éboli n’est jamais explicitée (décrit que comme poeta au sein de l’œuvre), nous disposons néanmoins d’éléments permettent de mieux cerner sa personnalité[2]. Homme de lettres, chroniqueur et médecin – il portait le titre de magister, réservé aux docteurs en médecine –, on lui attribue le De balneis puteolanis (Les Bains de Pouzzoles), un traité médical décrivant une trentaine de thermes de la région dont l’original est aujourd’hui perdu ; de même qu’un autre texte, lui aussi perdu, les Mira Federici gesta, sans doute un éloge de Frédéric Ier Barberousse, qui révèle sa proximité avec le pouvoir.
La genèse du Liber s’inscrit dans un contexte politique lourd d’enjeux. L’œuvre fut composée à la demande de Conrad de Querfurt, chancelier impérial depuis 1194, dans un atelier rattaché au cercle de la cour impériale en Italie du Sud dont le nombre d’enlumineurs est, comme le suppose l’historien allemand Théo Kölzer – ayant publié une édition traduite en allemande du Liber en 1994[3] – indéterminé mais multiple[4]. Il relate la conquête de la Sicile par Henri VI contre Tancrède de Lecce – petit-fils illégitime du roi Roger II – entre les années 1191 et 1194. L’enjeu de cette entreprise était pour Henri VI d’affirmer son droit sur le trône sicilien, droit qu’il revendique par son mariage avec Constance de Hauteville, à la suite de la mort du neveu de cette dernière, le roi Guillaume II, en 1189. Le Liber naît donc d’un impératif de légitimation : celui d’un souverain dont le titre sur un territoire nouvellement conquis demeurait contesté. Le manuscrit comprend un grand nombre de rituels illustrés – le couronnement impérial d’Henri VI (fol. 105r) ou le couronnement royal (illégitime selon l’œuvre) de Tancrède de Lecce (fol. 102r), les funérailles royales de Guillaume II de Sicile (fol. 97r et 98r), la proskynèse (fol. 129r) ou encore l’usage de la corde au cou comme rituel judiciaire infamant (fol. 137r) – qui forment un récit iconographique cohérent au service d’un discours politique délibéré.
C’est précisément sur l’une des catégories de rituels les plus récurrentes de ce manuscrit que le présent article entend s’arrêter : l’adventus, rituel hérité de l’Antiquité romaine[5] consistant, pour l’époque médiévale, en l’accueil du souverain dans une église, un monastère ou une ville (cette dernière décorée pour l’occasion) organisé par les citoyens – clergé comme laïcs – alors placés dans un ordre social précis (occursus) et ce en dehors des murs de la cité (susceptio) afin qu’il puisse faire une entrée solennelle. Enracinées dans la culture politique urbaine du monde méditerranéen, les souverains médiévaux d’Occident surent au long du Moyen Âge, particulièrement aux Xe et XIe siècles à la suite des croisades[6], s’approprier ces entrées solennelles particulièrement prisées. Leur fortune dans le monde médiéval fut bien établie, et le rituel connut une longue postérité : dans le royaume de France notamment, les entrées royales restèrent un instrument privilégié de la mise en scène du pouvoir, du XIVe siècle jusqu’à l’époque moderne[7].
C’est ainsi qu’il nous semble utile de montrer comment les représentations de l’adventus (ou « joyeuse entrée ») dans le Liber construisent un discours visuel de légitimation politique au service des Hohenstaufen, en déclinant par ailleurs le même rituel sous différentes formes. Notre contribution s’articulera en trois temps. Nous examinerons d’abord les quatre adventus du couple impérial tels que le Liber les met en images – des premières entrées en territoire sicilien jusqu’à la prise de Palerme –, afin de montrer que le rituel y est systématiquement convoqué et décliné, formant une série iconographique cohérente. Nous nous arrêterons ensuite sur ce que ces images dissimulent, en voyant comment Pierre d’Éboli transfigure des conquêtes militaires en entrées triomphales, ce en investissant la figure du souverain d’une dimension christologique. Nous montrerons enfin que l’absence d’images du couronnement royal d’Henri VI comme roi de Sicile, le 25 décembre 1194 ne se comprend pleinement qu’à la lumière du projet de l’unio regni ad imperium, dont les adventus constituent, image après image, la démonstration iconographique.
I) Les Hohenstaufen aux portes du royaume de Sicile
Avant d’en venir à l’analyse iconographique proprement dite, il nous faut souligner un fait qui structure l’ensemble des folios que nous allons examiner : Henri VI et Constance de Hauteville ne pratiquent pas un adventus, mais plusieurs. Les folios 108r, 111r et 134r du Liber mettent en scène cinq entrées solennelles distinctes – quatre pour l’empereur, une pour l’impératrice –, échelonnées entre 1191 et 1194, des premières pénétrations en territoire sicilien jusqu’à la prise de Palerme, la capitale du royaume. Cette répétition n’est pas anodine. Elle signale que l’adventus n’est pas, dans l’économie du Liber, un épisode parmi d’autres, mais un motif délibérément récurrent, convoqué à chaque étape décisive de la conquête.
A) Le grand adventus militaire d’Henri VI
Les images du fol. 108r (fig. 1) illustrent l’entrée d’Henri VI dans le royaume de Sicile en 1191, lors de sa première campagne en direction de Naples. Le folio se compose de trois scènes distinctes, représentant la chevauchée de l’empereur à travers trois lieux successifs : l’abbaye du Mont-Cassin, le fort de Rocca d’Arce et la ville de Capoue.
Fig. 1. Pierre d’Éboli, Les entrées de l’empereur Henri VI dans le royaume de Sicile et à l’abbaye du Mont-Cassin, fort de Rocca d’Arce et Capoue, pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 108r (dernier quart du XIIe siècle).
La première scène (fig. 2) représente l’arrivée d’Henri VI au Mont-Cassin. L’empereur y est montré à cheval, coiffé de la couronne impériale et portant un sceptre, tous deux mis en valeur par un rouge vif rehaussé de feuilles d’or. Il est accompagné de ses troupes, détail récurrent sur les trois scènes du folio. Il est accueilli par l’abbé Roffredo dell’Isola, qualifié par le titulus de « très fidèle » (« Rofridus fidelissimus abbas »), ainsi que par des moines identifiables à leur tonsure.
Fig. 2. Pierre d’Éboli, Les entrées de l’empereur Henri VI dans le royaume de Sicile et à l’abbaye du Mont-Cassin, fort de Rocca d’Arce et Capoue (détail : l’entrée d’Henri VI à l’abbaye du Mont-Cassin), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 108r (dernier quart du XIIe siècle).
Le Mont-Cassin est représenté dans une version miniaturisée sur la droite du folio. En contrebas de la montagne figure un groupe de personnages disposés en rang, sans tonsure cléricale et sans titulus explicatif : l’historien allemand Théo Kölzer y voit vraisemblablement les habitants de la commune voisine de San Germano, sans qu’il soit possible de le confirmer avec certitude.
La deuxième scène (fig. 3) figure la prise du fort de Rocca d’Arce, situé au nord du Mont-Cassin. On y voit le châtelain Matteo Borrello remettre à Henri VI les clés du fort, main droite tendue vers l’empereur, en génuflexion.
Fig. 3. Pierre d’Éboli, Les entrées de l’empereur Henri VI dans le royaume de Sicile et à l’abbaye du Mont-Cassin, fort de Rocca d’Arce et Capoue (détail : l’entrée d’Henri VI au fort de Rocca d’Arce), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 108r (dernier quart du XIIe siècle).
La troisième et dernière scène (fig. 4) représente l’entrée imminente de l’empereur à Capoue. À l’extérieur des murs de la ville, Henri VI est accueilli par l’évêque de la cité, revêtu de la crosse et de la mitre, qui tend la main droite vers lui et est suivi d’un cortège clérical.
Fig. 4. Pierre d’Éboli, Les entrées de l’empereur Henri VI dans le royaume de Sicile et à l’abbaye du Mont-Cassin, fort de Rocca d’Arce et Capoue (détail : l’entrée d’Henri VI dans la ville de Capoue), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 108r (dernier quart du XIIe siècle).
De l’index gauche, l’empereur semble désigner la ville qu'il s’apprête à pénétrer. Cette troisième scène présente un intérêt double : elle constitue l’une des rares sources iconographiques médiévales de l’entrée d’un empereur dans une ville, et elle offre une illustration particulièrement fidèle du rituel de l’adventus.
Mais c’est en considérant les trois scènes ensemble que se dessine une hypothèse plus large. La chevauchée d’Henri VI à travers Mont-Cassin, Rocca d’Arce et Capoue ne serait-elle pas, dans la construction narrative et iconographique du Liber, une forme de grand adventus militaire ? Ces trois lieux, que l’on pourrait qualifier de “portes d’entrées" du royaume de Sicile, formeraient alors une séquence délibérément composée visant à affirmer la domination d’Henri VI sur un royaume qu’il considère comme un droit légitime et qu’il s’apprête à conquérir ; d’autant plus qu’il s’agit de la prise de possession d’un monastère (clergé régulier), d’un château tenu par un seigneur laïque et d’une seigneurie épiscopale. Chaque entrée répète et redouble la précédente, instaurant d’emblée l’adventus comme le geste politique par excellence de la pénétration Hohenstaufen dans le royaume normand.
B) L’adventus de Constance à Salerne : le pendant dynastique
Le fol. 111r (fig. 5) offre un cas singulier dans notre étude : ici l’adventus n’est pas accompli par Henri VI mais par son épouse, l’impératrice Constance de Hauteville, qui fait une entrée triomphante dans la ville de Salerne (« Quando imperatrix triumphans Salernum ingreditur »). Sa présence dans la série des entrées solennelles du Liber n’est pas anecdotique : fille de Roger II, fondateur du royaume de Sicile (en 1130), c’est par elle qu’Henri VI peut fonder un droit dynastique sur le trône normand, venant doubler le droit impérial qu’il revendique par ailleurs. Ici son adventus n’est pas le doublon de ceux de l’empereur, il en est le complément indispensable.
Fig. 5. Pierre d’Éboli, Entrée de Constance de Hauteville à Salerne et scènes de combat (détail : l’entrée de Constance à Salerne), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 111r (dernier quart du XIIe siècle).
Le contexte de la scène est le suivant : tandis qu’Henri VI mène le siège de Naples (avril 1191), des messagers de Salerne viennent solliciter auprès de l’empereur que l’impératrice se rende dans leur ville. Cette requête n’est pas anodine : elle traduit une fracture politique locale entre les habitants de la cité, favorables aux Hohenstaufen, et leur archevêque Nicolas d’Ajello – fils du chancelier du royaume de Sicile et conseiller influent de Tancrède de Lecce –, dont l’hostilité à Henri VI avait cristallisé l’opposition populaire à son égard. Le poème en fol. 109v précise la teneur de la demande : les Salernois souhaitent que Constance vienne « siéger fièrement dans la ville de son père [Roger II] ». L’image du fol. 111r montre alors l’impératrice arrivant à cheval, coiffée de sa couronne et tenant dans sa main droite un objet – sceptre ? rameau ? – mis en valeur par le même rouge vif employé pour les insignes impériaux à travers tout le Liber. Elle est accompagnée de quatre personnes sans tituli, ainsi que d’un enfant faisant vraisemblablement office de palefrenier, tenant la martingale (ou les rênes ?) de son cheval.
L’occursus est composé de deux groupes positionnés à l’extérieur des murs de la cité : à gauche, six hommes sont désignés comme les citoyens de Salerne ; à droite, six femmes nobles, dont deux tiennent des tiges s’apparentant, au vu de leur forme, à des palmes. Le poème associé à l’image confirme la nature rituelle de la scène en évoquant l’entrée de l’impératrice. Mais c’est surtout le terme d’« osanna » (hosanna) employé dans le poème (« Urbs ruit et domine plaudit osanna sue ») qui est ici décisif[8]. Il s’agit en effet de l’exclamation de joie poussée par le peuple lors de l’entrée du Christ à Jérusalem, telle que la rapporte l’Évangile selon Matthieu (21, 1-11). L’entrée de Constance dans Salerne est ainsi explicitement assimilée à l’entrée christique du dimanche des Rameaux, conférant au rituel une dimension à la fois politique et spirituelle dans laquelle l’autorité impériale est présentée comme ordonnée par Dieu. Le moment rituel devient une catharsis collective, renforçant les liens entre l’impératrice – et par ricochet, l’empereur – et ses sujets.
C) L’entrée d’Henri VI à Palerme
Le fol. 134r (fig. 6) s’inscrit dans la chronologie du manuscrit entre les mois de février et décembre 1194. La mort de Tancrède de Lecce, rival d’Henri VI au trône, laissa cette année-là le champ libre à l’empereur pour achever la conquête du royaume : Mont-Cassin et San Germano, Salerne, Favara et enfin Palerme, la capitale, furent successivement soumis.
Fig. 6. Pierre d’Éboli, Quatre châteaux en Sicile. L’empereur reçoit trois émissaires de Palerme et entre dans la ville (détail : l’adventus de l’empereur à Palerme), pleine page décorée, Berne, BM, ms. 120, fol. 134r (dernier quart du XIIe siècle).
C’est lors de son entrée dans cette dernière qu’Henri VI pratiqua un adventus en « grande » pompe, comme l’annonce le titulus. L’entrée est représentée selon les mêmes codes iconographiques que ceux des folios précédents : l’empereur à cheval, couronné, accompagné de ses troupes, accueilli hors les murs par un occursus organisé. La palme que tient Henri VI de la main gauche, mise en valeur par le rouge vif caractéristique des insignes impériaux dans le Liber, fait écho aux fol. 105r et 108r, nouant visuellement les trois folios les uns aux autre. C’est précisément cette cohérence iconographique qui fait du fol. 134r non pas un adventus isolé, mais l’aboutissement d’une série. En reprenant les mêmes éléments formels – le souverain à cheval, la couronne, les insignes, l’occursus extérieur aux murs, les gestes d’accueil –, Pierre d’Éboli signale que l’entrée de Palerme appartient au même paradigme rituel que les entrées de Mont-Cassin, Rocca d’Arce, Capoue et Salerne. La répétition du geste crée ici un effet d’accumulation : chaque adventus accompli renforce rétrospectivement les précédents et anticipe le suivant, jusqu’à ce que Palerme, capitale du royaume, vienne clore et couronner la série. C’est la signification politique de cette clôture – ce qu’elle dissimule et ce qu’elle projette – que les parties suivantes s’attacheront à démêler.
II) La dissimulation de la conquête dans les entrées de l’empereur
Si la partie précédente a mis en évidence la sérialité des adventus du couple impérial, il reste à comprendre ce que cette répétition accomplit politiquement. Car les folios 108r, 111r et 134r ne se contentent pas de mettre en scène des entrées solennelles : ils en construisent une image délibérément orientée, qui dissimule autant qu’elle révèle. C’est précisément là que la plasticité de l’image du rituel prend toute sa mesure. Si, comme le rappelle Philippe Buc, les usages et sens d’un rite peuvent être manipulés afin de mener à d’« amusantes pirouettes narratives » tournant à la dérision celui qui le pratique, si ce n’est à une véritable « inversion des termes mêmes du rituel »[9], les images du Liber provoquent l’opération inverse : Pierre d’Éboli retourne la plasticité de l’image du rite au profit de l’empereur, en faisant passer pour des adventus spontanés et triomphaux ce qui fut, dans au moins deux cas, plus le résultat d’une conquête par la force. Par là même, il investit ces entrées d’une aura christologique qui confère à l’autorité impériale une dimension spirituelle que la seule victoire militaire n’aurait pu produire.
A) Arce et Palerme : deux conquêtes travesties en entrées solennelles
Le fol. 108r offre un premier exemple de ce travestissement, particulièrement net dans la scène de Rocca d’Arce. La remise des clés du fort par Matteo Borrello pourrait, à première vue, être lue comme une entrée solennelle consentie : le châtelain en génuflexion, la main droite tendue vers l’empereur, reproduit les gestes codifiés de l’accueil rituel. Or le titre du poème au fol. 107v dissipe toute ambiguïté, avec son intitulé sans équivoque : « Lorsque la forteresse d’Arce a été capturée par la force »[10]. Le fort fut incendié par Henri VI le 30 avril 1191, ainsi que la commune voisine d’Arce. L’entrée de l’empereur ne s’est donc pas faite avec le consentement de ses hôtes, mais sous la contrainte de son appareil militaire. L’image fige pourtant une scène de reddition ordonnée, presque cérémonielle, que le poème contredit formellement : Pierre d’Éboli substitue à la réalité d’une prise de force l’apparence d’un geste ritualisé, convertissant une capitulation en adventus.
C’est toutefois le cas de Palerme qui offre l’exemple le plus saisissant de cette dissimulation. Le titulus de l’image célèbre un adventus accompli « avec une noble pompe et un glorieux triomphe ». De même, le poème associé y présente une entrée solennelle décrite comme spontanée et pacifique :
« Lorsque César eut reçu les ambassadeurs d’une si grande fidélité, / il ordonna qu’on jouît de la ville dans une paix triomphale. / Aussitôt l’édit impérial retentit parmi tous : / que nul ne s’avise de causer le moindre grief ; / que fantassins et cavaliers préservent soigneusement les vergers, / et que l’entrée de César [Henri VI] ne pèse sur aucune verdure. / Après que le héraut eut proclamé ces ordres à travers les rangs, / César entra dans la ville avec une armée pacifique»[11].
Or la Chronique d’Othon de Saint-Blaise, moine bénédictin contemporain des événements, rédigée au plus tard vers 1209-1210, contredit frontalement cette version. En approchant de Palerme, l’empereur décida de mettre la capitale en état de siège, faisant irruption dans le jardin royal et y faisant même massacrer les animaux du jardin royal pour nourrir son armée[12]. La ville ne se rendit qu’au bout de deux jours de siège, le 17 septembre 1194, comme l’attestent les Regesta Imperii[13]. Cette « joyeuse entrée » ne s’est donc probablement faite que sous le joug de la menace. Othon de Saint-Blaise rapporte que, sous la pression d’Henri VI campant devant les murs de la cité, les Palermitains durent négocier des conditions de paix avant de procéder à l’entrée solennelle : les citoyens, craignant l’animosité de l’empereur, se rendirent sans combattre, offrant leur soumission et demandant humblement les conditions de paix[14]. Une fois ces conditions établies, Othon décrit avec une précision instructive l’organisation de l’occursus. La ville entière fut ornée de tapisseries et de guirlandes, parfumée d’encens et de myrrhe, et les citoyens en rangs ordonnés :
« les citoyens sortirent en cortège par groupes ordonnés selon leur dignité, leur condition et leur âge : les nobles dans leur cohorte, les anciens et les hommes d’âge mûr dans leur rang, puis les plus jeunes et les plus vigoureux, ensuite la jeunesse, les adolescents imberbes et les enfants en bas âge, tous parés d’ornements équestres et vêtus d’habits de toutes couleurs »[15].
À l’entrée de l’empereur, la foule se prosterna le visage contre terre « selon la coutume du pays »[16], avant qu’Henri VI ne soit reçu au palais et comblé de présents.
De tout cela – le siège, la capitulation, la négociation –, le Liber ne dit mot. Ni les vers ni les images n’en font état. Mais ce silence est lui-même un argument : Pierre d’Éboli ne se contente pas d’embellir les faits, il les recompose par l’image intégralement. Derrière la façade d’harmonie et l’esprit de concorde que Pierre d’Éboli s’efforce d’ériger dans son récit se dissimule ce que Christina Pössel désigne comme l’illusion propre au cadre ritualisé : une illusion de consensus qui, le temps de la performance, permettait aux souverains d’agir comme si elle était réelle[17]. Le Liber produit ici un simulacre imagé parfaitement orchestré, dont la fonction n’est pas de restituer l’adventus tel qu’il s’est déroulé, mais de dissimuler tous les clivages possibles et de faire figurer tel ce qui aurait dû se dérouler pour que l’autorité impériale apparaisse incontestée.
B) La christologie de l’adventus
La dissimulation de la conquête ne s’arrête cependant pas à l’effacement de la violence coercitive. Elle opère à un niveau symbolique plus profond, en investissant les entrées solennelles du couple impérial d’une aura christologique qui confère à leur autorité une légitimité d’ordre spirituel[18]. C’est ici que deux éléments iconographiques et textuels, jusqu’alors simplement décrits, révèlent leur pleine signification. Le premier est la palme qu’Henri VI tient de la main gauche sur le fol. 134r. Cet élément n’est pas nommé dans le poème associé à l’image : il s’agit avant tout d’une composante purement iconographique. Or la palme est, dans l’imagerie chrétienne médiévale, l’attribut par excellence de l’entrée du Christ à Jérusalem lors du dimanche des Rameaux, telle que la rapportent les Évangiles – la foule coupant des rameaux et les étendant sur le chemin du Christ (Matthieu 21, 1-11 ; Jean 12, 13). En représentant l’empereur tenant cette palme lors de son adventus dans la capitale du royaume, Pierre d’Éboli établit une équivalence visuelle entre l’entrée impériale et l’entrée messianique : Henri VI n’est pas seulement un conquérant victorieux, il est figuré comme un souverain dont l’avènement est voulu et attendu, à l’image du Christ entrant dans sa ville.
Le second élément, peut-être encore plus explicite, est le terme d’« osanna » (hosanna) employé dans le poème associé à l’adventus de Constance à Salerne (« la ville se précipita au-devant d’elle et lui acclama hosanna »)[19]. Il s’agit là de l’exclamation de joie que la foule pousse lors de l’entrée du Christ à Jérusalem, telle que la rapporte précisément l’Évangile selon Matthieu (21, 1-11) : « Hosanna au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! ». L’entrée de Constance dans Salerne est ainsi explicitement assimilée, dans le texte du poème, à l’entrée christique du dimanche des Rameaux. La dimension est à la fois politique et spirituelle : l’acclamation populaire, ici convoquée sous la forme de l’hosanna évangélique, transforme l’entrée de l’impératrice en épiphanie, en manifestation d’une autorité ordonnée par Dieu. En cela l’image du moment rituel tente de retranscrire une catharsis collective, dans laquelle les Salernois, en acclamant Constance, reconnaissent non seulement sa légitimité dynastique normande, mais la nature quasi-sacrée du pouvoir qu’elle incarne avec son époux.
Pris ensemble, ces deux cas évoqués dessinent une cohérence christologique qui traverse l’ensemble des adventus du Liber. Celle-ci n’est pas fortuite : dans un article traitant des adventus ottoniens David Warner a montré que ce rituel, à l’époque médiévale, était structurellement modelé sur l’entrée christique à Jérusalem, et qu’il servait de « vecteur d’un langage exprimant une intention, un droit acquis et un droit contesté »[20]. Pierre d’Éboli ne fait que pousser cette logique à son terme : en superposant à l’entrée impériale la figure du Christ acclamé, il fait de la légitimité Hohenstaufen non plus une question de force ou de droit – alors contestables –, mais une vérité d’ordre quasi-providentiel, inscrite dans l’iconographie du rituel elle-même. Ce que le Liber donne à voir, c’est un couple de souverains attendus, salués et bénis dont la venue accomplit, dans l’ordre temporel, ce que l’entrée du Christ avait accompli dans l’ordre spirituel.
III) L’absence de couronnement : le projet de l’unio regni ad imperium
Les deux parties précédentes ont mis en évidence deux dimensions complémentaires des adventus du Liber : leur sérialité d’une part, qui fait de chaque entrée un maillon d’une chaîne rituelle délibérément composée ; leur fonction de transfiguration christologique d’autre part, qui convertit la conquête en avènement et le conquérant en souverain providentiel. Il reste à comprendre pourquoi. Quel est, en dernière analyse, le projet politique que ces images servent ? C’est ici qu’une absence au sein du manuscrit – plus éloquent que n’importe lequel de ses folios – s’impose comme la clé de lecture de l’ensemble.
A) Ce que le Liber ne figure pas : le couronnement royal de 1194
Dans la chronologie du Liber, le fol. 134r, qui figure l’adventus de Palerme étudié, précède ce qui devrait logiquement constituer le passage de l’ensemble du manuscrit : le couronnement royal d’Henri VI comme roi de Sicile, célébré le 25 décembre 1194 dans la cathédrale de Palerme. Or cette image est absente. Ni les illustrations ni les poèmes du Liber n’en font état. Le manuscrit passe sous silence un événement qui, dans toute chronique ou panégyrique médiéval, aurait constitué le point d’orgue du récit – d’autant plus que Pierre d’Éboli n’hésite pas à représenter d’autres couronnements : celui d’Henri VI comme empereur (fol. 105r), ou encore celui, délibérément dégradé, de Tancrède de Lecce comme roi – dit illégitime – de Sicile (fol. 102r). Que le couronnement royal du 25 décembre 1194 soit le seul à manquer ne saurait être selon nous accidentel. Ce silence est d’autant plus frappant que les Regesta Imperii attestent sans ambiguïté la tenue de la cérémonie. L’événement a bien eu lieu ; supposant donc que c’est Pierre d’Éboli – ou le chancelier Conrad, si ce n’est Henri lui-même – qui aurait choisi de ne pas le représenter. Un tel manquement mérite donc d’être interrogé non comme une lacune, mais comme un argument : comme le geste iconographique le plus significatif de tout le manuscrit, précisément parce qu’il est, pour reprendre un terme propre aux archéologues, négatif.
B) L’unio regni ad imperium : définition et enjeux politiques
C’est ici que le principe d’unio regni ad imperium (« l’union du royaume [de Sicile] et de l’empire [le Saint-Empire romain germanique] ») tel que le définit Théo Kölzer[21] s’avère décisif pour comprendre la logique du folio. Ce principe politique fut formulé par Henri VI en mai 1191, soit un mois après son couronnement impérial, lorsqu’il revendiqua pour la première fois un antiquum ius imperii comme fondement juridique de son expédition de conquête contre le royaume normand de Sicile. Ce droit, ravivé à partir de la politique italienne de Charlemagne et de ses successeurs ottoniens, légitimait la conquête du royaume et signifiait qu’Henri VI percevait la Sicile comme un territoire déjà acquis de droit à l’empire germanique, ce avant même sa conquête effective.
Ce fondement juridique vient s’articuler à un second titre, d’ordre dynastique : le mariage d’Henri VI avec Constance, fille de Roger II, fondateur du royaume de Sicile. Par ce mariage, l’empereur pouvait revendiquer la Sicile à la fois par le droit impérial – l’antiquum ius imperii – et par le droit du sang normand que lui transmettait son épouse. C’est précisément cette double légitimité que l’unio entendait fondre en un seul ordre politique : celui d’un empire qui absorbe le royaume non pas comme un territoire conquis, mais comme une terre déjà sienne, restituée à son titulaire légitime.
C’est là que le rôle de Constance dans le Liber prend également toute sa signification politique. Fille de Roger II, c’est par elle qu’Henri VI peut incarner la continuité dynastique normande, sans laquelle le droit impérial demeurerait une abstraction juridique sans ancrage dans l’histoire du royaume. Son adventus à Salerne – dans « la ville de son père », comme le précise explicitement le poème – n’est pas un épisode secondaire : il est la mise en images du titre dynastique, le moment où le sang normand est rendu visible et reconnu, tandis que les adventus d’Henri VI figurent le titre impérial. En cela, si les deux époux, dans la série des folios, ne pratiquent pas au vu des images la même forme de rituel, ils incarnent iconographiquement les deux piliers de l’unio. Dans cette logique, ni Henri, ni le chancelier Conrad, ni Pierre d’Éboli n’auraient jugé nécessaire de représenter le couronnement royal du 25 décembre 1194 : par son mariage avec Constance, la mort de Guillaume II et son droit impérial à la conquête, l’empereur considérait la Sicile comme une extension naturelle et inévitable du Saint-Empire. Pour autant, si le couronnement royal du 25 décembre 1194 fut maintenu, c’est qu’il répondait à une double nécessité : affirmer une légitimité directe sur le royaume, d’une part, et – surtout – couper court aux prétentions des fils héritiers de Tancrède de Lecce (Roger III et Guillaume III), d’autre part, en incarnant par ce geste la continuité dynastique normande que le seul droit impérial ne pouvait suffire à garantir auprès des partisans issus de la noblesse locale sicilienne susceptible de les soutenir.
C) L’adventus de Palerme comme acte fondateur de l’unio
C’est à la lumière de ce projet politique que le silence sur le couronnement royal du 25 décembre 1194 cesse d’être, selon nous, une énigme. Si Pierre d’Éboli n’a pas représenté la cérémonie de Palerme, c’est parce que, dans la logique de l’unio, ce couronnement était redondant, voire potentiellement contre-productif. Couronner Henri VI roi de Sicile, c’eût été reconnaître que la Sicile était un royaume distinct, gouverné par un titre royal séparé de la dignité impériale, et donc admettre implicitement qu’elle avait à être conquise plutôt que restituée. C’eût été, en d’autres termes, contredire par l’image la thèse même que le Liber s’emploie à construire depuis son premier folio. L’adventus de Palerme accomplit, lui, précisément ce que le couronnement n’aurait pas dû faire. En figurant une entrée solennelle et triomphale dans la capitale du royaume, sans aucune allusion à un acte de prise de possession formelle, Pierre d’Éboli suggère qu’Henri VI entre à Palerme non comme un nouveau roi qui reçoit sa couronne, mais comme un souverain qui retrouve ce qui lui revient de droit. Le titulus du fol. 134r est sur ce point révélateur : il ne dit pas qu’Henri VI est fait roi, mais qu’il « entre dans Palerme avec une noble pompe et un glorieux triomphe » (« Cum pompa nobili et triumpho glorioso Augustus ingreditur Panormum »). Le terme retenu est Augustus – l’Auguste, le titre impérial –, et non rex : c’est l’empereur qui entre dans Palerme, et non le roi de Sicile qui y sera couronné.
Relus à cette lumière, l’ensemble des adventus du Liber révèlent leur cohérence profonde et leur logique téléologique. Les entrées du fol. 108r à Mont-Cassin, Rocca d’Arce et Capoue ne sont pas de simples étapes militaires : elles sont les premiers gestes d’une restitution progressive, par lesquels Henri VI prend possession, une à une, des portes du royaume qui lui revient. L’adventus de Constance à Salerne, quant à lui, inscrit dans cette série le titre dynastique normand, rendant visible le droit du sang aux côtés du droit impérial. Et l’entrée de Palerme, sur le fol. 134r, vient clore et couronner la démonstration : non par un couronnement, mais par un adventus geste plus ancien, plus profond et politiquement plus fort, parce qu’il dit non pas qu’Henri VI reçoit un titre, mais qu’il exerce une souveraineté qui ne lui a jamais été retirée.
Conclusion
Au terme de cette étude, une évidence s’impose : les adventus du Liber ad honorem Augusti ne constituent pas un simple ornement narratif de la conquête Hohenstaufen, ils en sont l’argument central. Cette démonstration repose sur un instrument que l’article a tenté de mettre en lumière : la malléabilité propre à l’image. Ce que Pierre d’Éboli manipule n’est pas tant le rituel de l’adventus lui-même – dont les codes demeuraient relativement stables – que sa représentation iconographique.
En choisissant ce qu’il figure et ce qu’il tait, en redistribuant les attributs, en superposant la palme christologique à l’entrée militaire ou l’hosanna évangélique à l’acclamation des sujets, il fait de l’image un instrument plastique capable de couvrir des registres radicalement différents – la capitulation sous la contrainte et l’entrée triomphale, le titre impérial et le droit du sang normand – tout en maintenant une apparence de légitimité incontestée. Que l’entrée à Palerme ait été précédée d’un siège, que celle d’Arce ait été une prise de force, rien de tout cela n’affleure dans le récit iconographique – ni d’ailleurs dans les poèmes : image et texte conspirent ensemble à la même dissimulation. C’est le croisement avec des sources extérieures au Liber – la Chronique d’Othon de Saint-Blaise, les Regesta Imperii –qui permet seul de reconstituer ce que le manuscrit, dans ses deux registres, a délibérément.
C’est précisément cette capacité de l’image à produire une réalité politique plutôt qu’à la restituer qui confère au fol. 134r toute sa portée. En désignant l’entrant comme Augustus – et non rex –, Pierre d’Éboli signale que l’adventus de Palerme n’est pas le moment où Henri VI reçoit un titre, mais celui où il exerce une souveraineté qui ne lui a, en théorie, jamais été retirée. Le couronnement royal du 25 décembre 1194 n’a dès lors pas à être figuré : le représenter eût été admettre que la Sicile était un royaume à recevoir, et non une terre à recouvrer. Son absence n’est pas une lacune, mais l’argument le plus fort du manuscrit.
En cela, pour reprendre la distinction de Christina Pössel, les images du Liber n’opèrent pas dans une « catégorie d’action » – définissant le rituel par ce qui est fait –, mais dans une « catégorie d’intention et de perception »[22] : elles sont construites pour un public de cour, voire pour l’empereur lui-même, et leur fonction est non pas de décrire mais de produire. Si l’étude des rituels politiques constitue encore aujourd’hui un champ actif de la recherche[23], les travaux croisant rituels politiques et iconographie médiévale demeurent rares en France. C’est cette lacune que notre article a tenté – à son échelle – de combler, en montrant que l’image médiévale ne saurait être réduite à l’illustration passive du texte qu’elle accompagne, ni à la simple transcription visuelle d’un événement. Dans le cadre du Liber ad honorem Augusti, elle est un instrument à part entière de construction du pouvoir : non pas le reflet d’une réalité politique, mais sa mise en forme souhaitée.
[1] Nous nous basons ici sur l’édition de Delle Donne Fulvio, Petrus de Ebulo De rebus Siculis Carmen, Basilicata University Press, Potenza, 2020, p. 221.
[2] Dizionario Biografico degli Italiani – Volume 83 (2015), « Pietro da Eboli », site Treccani, 2005. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/pietro-da-eboli_%28Dizionario-Biografico%29/ [consulté le 03 mai 2026].
[3] Pierre d’Éboli, Petrus de Ebulo, Liber ad honorem Augusti sive de rebus Siculis. Eine Bilderchronik der Stauferzeit aus des Burgerbibliothek Bern, Kölzer Théo, Stähli Marlis (éd.), Sigmaringen, Jan Thorbecke, 1994.
[4] Ibid., p. 247.
[5] Voir Maccormak Sabine G., Art and ceremony in late antiquity, Londres-Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 1981.
[6] Shepard Jonathan, « Adventus, arrivistes and rites of rulership in Byzantium and France in the tenth and eleventh Century », in beihammer Alexander, constantinou Stavroula, parani Maria (dir.), Court Ceremonies and Rituals of Power in Byzantium and the Medieval Mediterranean, Leiden, Brill, 2013. p. 342. Voir aussi Bérenger Agnès, Perrin-Saminadayar Éric, Les entrées royales et impériales. Histoire, représentation et diffusion d’une cérémonie publique, de l’Orient ancien à Byzance. De l’archéologie à l’histoire, Paris, De Boccard, 2009.
[7] Guenée Bernard, Lehoux François, Les entrées royales françaises (1328 à 1515), Paris, Éditions du CNRS, 1968.
[8] Delle donne Fulvio, Petrus de Ebulo De rebus Siculis Carmen, Op. Cit., p. 73.
[9] Buc Philippe, Dangereux rituels. De l’histoire médiévale aux sciences sociales, Paris, Presses Universitaires de France, 2003, p. 49.
[10] Delle Donne Fulvio, Petrus de Ebulo De rebus Siculis Carmen, Op. Cit., p. 61. Traduction personnelle.
[11] Ibid., p. 165. Particula XXXIX, fol. 133v. Traduction personnelle.
[12] Othon de Saint-Blaise, Die Chronik Ottos von St. Blasien und Die Marbacher Annalen, Schmale Franz-Joseph (éd.), Darmstadt, WGM, 2018, p. 176.
[13] Regesta imperii. Die Regesten des Kaiserreiches unter Heinrich VI. 1165 (1190)-1197, Böhmer Johann Friedrich (éd.), Clèves, Böhlau Verlag, 1972, p. 153.
[14] Othon de Saint-Blaise, Die Chronik Ottos von St. Blasien, Op. Cit., p. 116.
[15] Ibid., p. 118. Traduction personnelle.
[16] Ibid., p. 118. Traduction personnelle.
[17] Pössel Christina, « The magic of early medieval ritual », Early Medieval Europe, vol. 17/2, 2009, p. 123.
[18] Sur la christianisation de l’adventus voir Dufraigne Pierre, « Adventus Augusti, Adventus Christi. Recherche sur l’exploitation idéologique et littéraire d’un cérémonial dans l’Antiquité tardive », Thèse d’histoire, sous la direction de Jacques Fontaine, Université Paris-Sorbonne, 1991.
[19] Delle Donne Fulvio, Petrus de Ebulo De rebus Siculis Carmen, Op. Cit., p. 73. Particula XVI, fol. 110v. Traduction personnelle.
[20] Warner David A., « Ritual and Memory in the Ottonian Reich : The Ceremony of Adventus », Speculum, vol. 76, n°2, 2001, p. 260-261. Traduction personnelle.
[21] Kölzer Théo, « Unio regni ad imperium », site Treccani, 2005. URL : Unio regni ad imperium – Encyclopédie – Treccani [consulté le 03 avril 2026].
[22] Pössel Christina, « The magic of early medieval ritual », Art. Cit., p. 117.
[23] Voir Depreux Philippe, Gouverner l’Empire en Occident, des Carolingiens au règne de Conrad II (737-1039). Symbolique du pouvoir et pratiques sociales, Les Belles Lettres, Paris, 2025 ; voir aussi Gravel Martin, « Rejouer avec le feu : Dangereux rituel, vingt-cinq ans après », Médiévales, n°89, 2025, p. 207-223.
Bibliographie
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